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23 juillet 2012 1 23 /07 /juillet /2012 08:35

X. est condamné à mort

La défense obtient du jury la signature d’un recours en grâce

 

Riom, 26 octobre. – Les abords du palais sont beaucoup moins animés ce matin. Le public se réserve pour la grande mise en scène de l’après-midi, qui comportera de longues et pathétiques plaidoiries, puis un verdict solennel, entraînant, peut-être, une condamnation à mort.

Une brève audience (de 9 à 10h.) est consacrée aux dépositions de quelques témoins à décharge.

MM. Champomier, Pailloux, Verdier, Vernadel, Mmes Montroy, Astier, Faure, Martin, ont connu l’accusé à des titres divers.

« X., disent-ils en substance, était de caractère peu sociable, mais assez bon travailleur. Sa réputation, certes, n’est pas sans tache, mais nous n’avons jamais eu à nous plaindre de lui. On peut le considérer comme un esprit faible, non pas comme un imbécile ou un idiot. »

On en termine par la lecture des déclarations écrites de Mme Lescuyer, ex-institutrice :

« Le jeune X. était un enfant anormal. Je n’ai pu lui apprendre à lire ni à écrire. »

 

La casquette d’X.

Sur la demande de M. le Président Tonnadre, le commissaire Buffet déballe et montre aux jurés les pièces à conviction : Un fusil, les vêtement lavés le lendemain du double crime, une semelle de paille et une gravelle où l’on distingue encore des taches de sang.

X., cependant, s’inquiète et se penche vers ses défenseurs :

« Ma casquette ? Qu’est-ce qu’ils ont fait de ma casquette ? Ils m’en ont perdu une déjà !... »

Puis il se confine à nouveau dans son attitude de la veille : Immobilité stricte, apathie, ignorance apparente des choses et des gens qui l’environnent.

En l’absence de M. le docteur Genil-Perrin, dont l’arrivée fut annoncée la veille, l’audience est levée bien avant l’heure du déjeuner.

 

M. le docteur Genil-Perrin

            A 13 heures, tandis qu’au dehors une foule avide de sensations fortes fait le siège en règle des portes d’entrée, la salle d’audience s’emplit aussi complètement que la veille.

            Dans une atmosphère déjà lourde, le public est sage. Si les crimes d’X ; suscitent l’horreur, sa personnalité n’excite nullement les passions ; et c’est très bien ainsi.

            On va entendre M. le docteur Genil-Perrin, dont la déposition est attendue avec une vive curiosité.

            M. le docteur Genil-Perrin, médecin-chef des Asiles d’aliénés du département de la Seine, est le seul qui ait pu se rendre à Riom, parmi les trois experts parisiens commis à l’examen mental de l’accusé.

            Sa venue à la barre donne lieu à une discussion courtoise, au cours de laquelle s’affrontent et se distinguent le témoin et la défense.

            X. est-il un dément, puisqu’aussi bien la question de la démence est posée par l’article 64 du Code pénal ?

            M. le docteur Genil-Perrin s’en explique avec aisance et netteté :

            « X ;, sujet fruste, possède un sens suffisant de la vie pratique. Il n’a point d’idées délirantes ni d’hallucinations, mais un penchant certain à déguiser la vérité, ainsi qu’une perversion instinctive qui précisément l’a conduit au crime.

            Assez intelligent pour connaître que le vol, l’assassinat, l’incendie sont répréhensibles, il est donc pleinement et entièrement responsable des crimes qui lui sont reprochés.

            Me Berthon – L’accusé peut-il être considéré comme un pervers constitutionnel ?

-          Oui, évidemment, mais la perversion conduit au crime. Elle ne l’excuse pas…

-          Sa volonté lui permettait-elle de résister à ses instincts ?

-          Cela n’est plus de la médecine légale ! »

Mais voici Me Robin qui se lève. Une passe d’armes brillante va s’engager, qui conduira l’auditoire sur les chemins ardus de la spéculation philosophique :

Me Robin – Le rapport des éminents experts contient une phrase exprimant la négation de toute débilité mentale chez l’accusé, puis une autre laissant aux juges le soin d’apprécier dans quelle mesure il convient de tenir compte de cette même débilité.

-          Le témoin peut-il expliquer cette contradiction ?

-          Il n’y a pas de contradiction. Nombre d’individus sont des débiles mentaux relatifs. C’est une affaire de conscience ; cela ne se mesure pas. Aussi bien la médecine légale n’est-elle pas une sorcellerie : le bon sens doit régner sur elle.

-          Cette débilité « relative » de l’accusé a-t-elle des origines ? Lesquelles ?

-          Il n’est rien sans cause, rien, dans la matière qui nous occupe, sans origines d’ordre constitutionnel ou d’ordre occasionnel. Mais de telles recherches, si elles peuvent procurer, au laboratoire, une satisfaction de l’esprit, sont d’un intérêt nul au point de vue médico-légal…

-          La psychologie d’X ; résulte-t-elle à la fois de son hérédité et de causes occasionnelles ?

-          C’est probable, mais on en pourrait dire autant de chacun de nous.

 

Et malgré les tentatives de Me Robin, le témoin persiste à affirmer l’intérêt purement spéculatif des considérations où veut l’entraîner la défense :

            « Que souhaite-ton savoir en ce lieu ? – Si l’accusé est responsable ? – Il l’est, j’en ai la conviction.

Me Robin – N’y a-t-il pas une « folie morale », c’est-à-dire une folie perverse, instinctive ?

-          Des mots !

-          N’y a-t-il pas des pervers qui possèdent le sens moral, tandis que certains autres en sont dépourvus ?

-          Et d’abord, qu’appelez-vous « sens moral » ?

 

Me Robin pare victorieusement ce trait et insiste sur le manque total d’affectivité qui caractérise son client. Mais en vain :

« Quand je sais que l’accusé a tué, volé, brûlé, quand son entourage immédiat le tient pour un voleur et un paresseux, je n’ai pas besoin d’examiner son affectivité ni son sens moral. »

 

L’accusation, qui n’a pas bronché, se contente d’enregistrer brièvement ces conclusions dernières, et M ; le docteur Genil-Perrin se retire après avoir salué d’un léger signe de tête son adversaire d’un instant.

L’audience est suspendue à 14 h.

 

Le réquisitoire

            M. l’avocat général Ampoulange, qui s’exprime avec sobriété et qui se tient fort habilement dans le voisinage intellectuel du juré moyen, est un adversaire redoutable pour la défense.

            Dans un réquisitoire très complet, il montre toute l’horreur des crimes commis par X., réfute par avance les arguments qui tendront à prouver son irresponsabilité, même partielle, et demande avec force le châtiment suprême :

            « La loi, dans ses articles 302, 304, 385 et 434, prévoit quatre fois la peine de mort pour le cas dont nous nous occupons. Or, nous sommes tous, ici, les serviteurs de la loi.

            Jugez donc, d’une âme sereine et pour éviter le crime de demain, cet homme qui ne mérite aucune pitié ! »

L’audience est suspendue à 16 heures 10.

 

Me Robin

            A la reprise, le public, qui a pénétré en masse, reflue jusque sur les marches du tribunal. La température est étouffante.

            Me Robin ramasse toute son énergie pour présenter une défense combien difficile.

            Il prononce une plaidoirie toute scientifique et fait appel, non pas à la pitié, mais à la froide raison, dans cette affaire qui, dit-il, n’est pas une affaire désespérée.

            La froide raison, selon l’éminent avocat, montre qu’il faut tenir compte, non seulement de la réalité horrible des faits, mais aussi du drame mental qui s’est joué, le 17 mars au soir, dans la pauvre cervelle de l’accusé.

            Et vingt détails, vingt arguments viennent fortifier cette thèse.

            Le rapport des experts ? C’est un véritable monument d’hérésies pathologiques, encore que M. Genil-Perrin n’ait pu nier l’existence, chez X., d’une perversion constitutionnelle qui ne répond pas à l’idée vulgaire de la folie, mais qui n’en est pas moins de la démence au sens actuel de ce mot.

            « Si, dans chaque cas, il faut tuer la bête sauvage rencontrée sur la route, il n’y a plus pour l’homme que désespérance…

            Messieurs les jurés, nous sollicitons votre indulgence. Votre devoir social n’est pas d’envoyer à l’échafaud un homme moralement diminué. »

 

Me Berthon

            Il est 17 h. 20 quand Me Berthon prend la parole à son tour. Le jeune avocat parle avec une émotion sincère qui porte sur une partie au moins de l’auditoire.

            Se dressant « contre l’opinion déchaînée », il se livre, sur le cas X., à une analyse psychologique où il découvre les causes véritables du forfait : débilité mentale et morale insuffisante à freiner des appétits criminels.

            La bestialité que montra l’accusé vient à l’appui de la thèse ainsi présentée ; certaines réponses faites par X., lors des premiers interrogatoires, sont elles-mêmes marquées du sceau de l’incohérence et de la folie.

            Et Me Berthon évoque, en terminant, mais pour en écarter aussitôt l’épouvantable vision, la sinistre machine de Deibler.

 

« X., qu’avez-vous à dire ? »

            Ce sont donc les travaux forcés à perpétuité que demandent les deux avocats. Les obtiendront-ils ? On ne sait. Le visage des jurés reste impassible.

            L’accusé, qui n’a manifesté aucune émotion pendant le réquisitoire, a changé d’attitude durant les plaidoiries. Les paumes aux yeux, la tête sur les genoux, il s’est tassé, plié en deux, amenuisé au point de disparaître, littéralement, derrière la planche de son box.

            « X., qu’avez-vous à dire ? » interroge le président.

            Sa chevelure ébouriffée surgit brusquement, tels les diables sortant d’une boîte magique et qui effraient si fort les enfantelets.

            Le voici debout. Il ne pleurait pas. Ses yeux sont rouges, mais secs. Il ne sait ou ne veut répondre et fait tourner sa casquette, stupidement, entre ses doigts.

 

Vingt-deux questions

            X., disait l’avocat général, a mérité quatre fois la mort.

            En fait, parmi les 22 questions qui sont posées au jury, la moitié au moins entraîne le châtiment suprême, au cas d’une réponse affirmative sans admission des circonstances atténuantes.

            A 18 h. 35, les débats sont clos et le jury se retire pour délibérer. X. disparait, emmené par ses gardes.

            Dans les couloirs où s’échafaudent des suppositions et où les gens précis se livrent déjà à des pointages, un bruit, incontrôlable, circule bientôt :

            « Les réponses sont affirmatives, à la majorité ; six voix s’opposent à six autres en ce qui concerne les circonstances atténuantes… »

            Ce serait donc la guillotine, puisque, dans ce cas précis, l’accusé ne bénéficie point d’un partage égal entre ses juges. Dans l’anxiété générale, la salle se garnit à nouveau.

 

Le verdict

            A 19 h. 10, le chef du jury fait connaître les réponses : toutes sont affirmatives, en effet, et le verdict est muet sur les circonstances atténuantes.

            Quelques applaudissements, vite réprimés, éclatent dans les rangs du public…

            Dans le silence rétabli, le chef du jury date et signe.

            « Faites entrer l’accusé ! »

            Il paraît, toujours gauche et stupide, puis il s’assied. Les gendarmes doivent le secouer pour qu’il entende debout les 22 « oui » tombant de la bouche du greffier.

            La casquette au menton, il regarde devant lui, fixement, et semble ne pas comprendre quand l’avocat général requiert, selon la formule, « qu’il plaise à la Cour d’appliquer la peine de mort.

            Le président, à nouveau, l’interroge :

            « X., qu’avez-vous à dire sur l’application de la peine ? »

            On entend dans un souffle :

            « Eh bien, tuez-moi… »

            Il a donc compris enfin ? Ce n’est pas sûr, car pendant qu’on l’emmène à nouveau, il demande une cigarette à l’huissier, puis déclare, sur le ton plaisant : « Allons, je vais voir les négresses ! »

            A 19 h. 30, on apprend que sur les instances des défenseurs, tous les jurés ont signé un recours en grâce.

            La délibération commune du jury et de la Cour, quant à l’application de la peine, est assez brève.

            L’audience reprend bientôt, dans un silence lourd d’angoisse, que trouble seule la parole du président.

            X., seul, est assis. Me Rochette de Lempdes, bâtonnier de l’Ordre des avocats de Riom, remplace les défenseurs qui viennent de se retirer.

            Les attendus défilent, monotones, et nul ne les écoute.

            Puis les articles du code : l’article 12 : « Tout codamné à mort aura la tête tranchée… »

            Celui-là, on l’attendait, mais X. n’a pas tressailli. Il se mouche, longuement.

 

            A 20 heures, c’est la sortie, la ruée vers la place Desaix où s’impatiente déjà une foule énorme.

            X. doit passer là, pour pénétrer dans la maison d’arrêt, où il va revêtir le costume de bure et chausser les sabots des condamnés à mort.

            On veut le voir, une avant-dernière fois, avant l’aube sinistre qui vient d’être promise au bon peuple.

            Mais il ne passe pas, et les badauds de s’émouvoir, sous les lampes éteintes.

            Si, portant. Une petite troupe de gendarmes, longeant les murs à la faveur de l’obscurité, débouche du Pré-Madame après un long détour. Au pas de charge, elle fonce vers la porte à double ventail, qu’entr’ouvre un gardien. Cette proue d’uniformes fend la foule qui n’a pas le temps de se ressaisir et qui oublie même de crier.

            A l’instant que tout disparaît, une injure fuse, cependant :

            « Fumier ! »

            C’est fini. La troisième session des assises est close.

            Elie Cottier

 

 

Archives Départementales – Le Moniteur du Puy-de-Dôme – 5 BIB 3/104– Journal du 17/10/1932

 

Suite et fin de l'article

 

 

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