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3 décembre 2021 5 03 /12 /décembre /2021 17:50
La tragédie de Roche-d'Agoux - Le jugement

Jules Beauvilliers assassin de son grand-père, de sa tante et de sa cousine est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Riom, le 3 mai – Il faut remonter bien loin dans les annales judiciaires du Puy-de-Dôme pour trouver un crime aussi odieux, accompli avec une telle sauvagerie que celui dont Jules Beauvilliers a à répondre devant le jury de Riom.

De petite taille, mince et fluet, l’accusé lorsqu’il pénètre, encadré des gendarmes dans le box des accusés est pris d’une crise de larmes, mais son émotion ne dure pas, car c’est d’une voix calme et posée qu’il répond à l’interrogatoire du président Proust.

Jules Beauvilliers n’est pas prodigue de détails. Il reconnait par monosyllabes tous les faits que lui fait préciser le président.

A voir cet homme d’apparence timide et effacée, on ne se douterait jamais qu’on se trouve en présence d’un criminel aussi odieux.

 

L’interrogatoire

            L’interrogatoire du président Proust fait revivre toutes les circonstances du crime de Beauvilliers.

            Le 12 octobre 1928, Jules Beauvilliers qui était charron à Nouzonville (Ardennes), arrivait au hameau de Laugerolles, près du village de Roche-d’Agoux où habitaient les parents de sa femme, le grand-père Jules Beaugeard, 76 ans ; la tante, Antonine Beaugeard et une cousine Lucienne Beaugeard, âgée de 21 ans.

            A ses parents qui furent heureux de l’accueillir, Beauvilliers raconte qu’ayant quitté les Ardennes, il venait se fixer définitivement à Montluçon, pour se rapprocher d’eux. Il resta dans sa famille jusqu’au 15. Vers le soir, Beauvilliers que son grand-père accompagna pendant quelques kilomètres reprit le chemin de Saint-Maurice-de-Pionsat d’où l’autobus devait le conduire à la gare de Gouttières.

            Mais, Beauvilliers, lorsque son grand-père l’eut quitté, fit demi-tour et reprit le chemin de Laugerolles. En route il se coucha sous une meule et attendit que la nuit soit tombée.

            A 23 heures, il arrive à la ferme de ses parents et frappe à la porte.

 

La scène du crime

            Sa tante vient lui ouvrir en chemise. Beauvilliers entre. La bonne vieille lui fait chauffer une tasse de café. Que se passe-t-il alors ? Profitant d’un moment où sa tante a le dos tourné, Beauvilliers lui tire une balle à bout portant, puis il dirige vers le lit où est couchée sa cousine Lucienne qui terrifiée, a assisté à cette scène et il tire sur elle une seconde fois.

            La tante râle sur le sol. Beauvilliers veut l’achever d’une balle ; son revolver s’enraye, il s’arme alors d’un couteau et achève la malheureuse. Le grand-père éveillé par le bruit ouvre la porte de sa chambre ; Beauvilliers, d’un coup de couteau lui ouvre la gorge.

            Et soudain, le meurtrier semble pris d’une sorte de folie sanguinaire. Saisissant une fourche, il s’acharne sur le cadavre de ses victimes ; leur écrase le visage à coups de talon.

            Puis Beauvilliers fouille les meubles ; il ne trouve qu’une montre en argent et une petite somme d’argent dans la malle de sa cousine. Une somme de 26.000 francs ; le magot qu’il savait exister et dont il espérait s’emparer ; échappe à ses recherches.

            A l’aube, il quitte la ferme. Le sang ruisselle sur le plancher ; les souliers du meurtrier en sont maculés à un tel point qu’on peut suivre sa trace pendant quelque temps.

            En passant devant le monument aux morts de Saint-Maurice-de-Pionsat, il se débarrasse de son revolver. Il prend le train à la gare de Gouttières pour Paris où il fut arrêté le soir même de son arrivée, dans un hôtel.

            Aux inspecteurs qui l’arrêtaient, Jules Beauvilliers déclara qu’il avait agi à l’instigation de son beau-frère Quintin, qui lui aurait fait boire un breuvage qui l’aurait rendu momentanément fou.

            Quintin fut arrêté le jour des obsèques des victimes de Beauvilliers. Il put prouver son innocence et fut relâché un mois plus tard.

            Beauvilliers prétend à l’audience ne plus savoir pourquoi il a agi ainsi.

            J’étais fou, déclare-t-il, je ne sais plus.

            Il renouvelle contre Quintin ses accusations et discute longuement sur le revolver.

            C’est, affirme-t-il, mon beau-frère Quintin qui ma l’a donné pour tuer les vieux.

            L’interrogatoire est terminé. Jules Beauvilliers exprime des regrets de son acte et l’on introduit le premier témoin.

 

Les Témoins 

            Le chef de brigade Arnaud, et le gendarme Corliers qui firent les premières constatations précisent comment ils découvrirent les cadavres. Le parquet était une véritable mare sanglante.

            Ils purent suivre à la trace le trajet parcouru par le criminel, car, chacun de ses pas était marqué par une tache sanglante. L’assassin avait dû se laver les mains, car on retrouva une cuvette pleine d’eau rougie de sang.

            Tout d’abord on crut, disent les témoins, la rumeur publique qui soupçonna Quintin.

            M. Bayard, commissaire de police à Paris qui interrogea Beauvilliers quelques heures après son arrestation fut frappé de l’impassibilité de l’assassin qui racontait son horrible forfait sans émotion apparente, déclarant avoir agi dans un moment de folie. Il fut le témoin qui apprit à la femme de Beauvilliers le crime de son mari. Celle-ci, sans hésitation, lui dit :

            « Il n’est pas possible que mon mari ait agi seul. Il a certainement, lui qui est faible, obéi à mon frère Quintin qui m’a voué une haine mortelle ains qu’à ma famille. »

            Après les témoignages de l’inspecteur principal de la brigade mobile de Clermont-Ferrand, M. Duclos, et d’une petite cousine des victimes, Mme Alice Contamine, l’audience est suspendue à 11h. 45.

 

Audience de l’après-midi

            Les premiers témoins entendus à la reprise n’apportent pas de grandes précisions sur l’affaire elle-même.

            Mme Léonie Ducourtial, une des sœurs de la victime vient déposer avec véhémence contre l’accusé qui est son petit-neveu.

            Vous n’aurez pas de pitié pour lui, messieurs les jurés, il n’a pas eu pitié des siens.

            M. Antoine Contamine qui a découvert le crime donne des précisions sur cette découverte.

            La mère et la grand-mère de deux victimes, Mlle Angèle Beaugeard, M. François Roche ; Mlle Marie Louise Pateau ; M. Marcel Rochefort ; M. René De Rechapt ; M. René Pacquot, viennent successivement déposer sur certains points de détail.

 

La femme de l’assassin dépose

            La déposition de la femme de l’assassin, toute frêle elle aussi, vêtue de noir, l’air d’une fillette souffreteuse, est particulièrement émouvante. La malheureuse femme s’avance d’un pas mal assuré jusqu’à la barre. D’un geste machinal elle porte à ses narines un mouchoir imbibé d’éther. A plusieurs reprises dans les couloirs, Mme Beauvilliers s’est trouvée mal.

            Elle raconte tout d’abord son enfance en pays envahi. Cette déposition n’est qu’un long récit douloureux.

            Mon frère Gaston Quintin, déclare-t-elle, profitant de l’absence de mon père qui était soldat, nous fit, à ma sœur et à moi une existence affreuse. Il nous martyrisait, nous frappait, nous privait de nourriture. Ma sœur qui était tuberculeuse, toussait souvent la nuit. Il m’obligeait à me lever et à la frapper avec de grosses cordes. Et comme je frappais à côté, il me frappait à mon tour. Un jour, il nous obligea à lui embrasser les pieds.

            De longs sanglots coupent sa déposition.

            Mon mari, messieurs les jurés, était un honnête garçon, qui s’ingéniait à me rendre heureuse, ma petite fille et moi. Je vous jure sur la tête de mon enfant qu’il n’a pas agi de sa propre inspiration. Il a fallu qu’il soit poussé par une volonté plus forte que la sienne.

 

La confrontation de Beauvilliers et Quintin

            Lorsqu’avec beaucoup de peine, Mme Beauvilliers a regagné l’enceinte des témoins, l’huissier introduit Gustave Quintin, qui faillit sur les dénonciations de son beau-frère, comparaitre devant le jury en accusé et non en témoin. Très heureusement Gaston Quintin put prouver sa complète innocence de ce crime, aucune charge n’ayant pu être établie contre lui.

            Le témoin a gardé, on le comprend volontiers, de la rancœur pour son arrestation le jour de l’enterrement de ses parents et pour la détention qui se prolongea un mois.

            Il dépose avec violence et se tournant vers son beau-frère, l’interpelle sans aménité.

            Il s’indigne des accusations portées contre lui.

            Tu es un menteur, dit-il, un sale menteur ; je ne t’ai jamais incité à tuer le grand-père, je ne t’ai jamais donné de revolver, ni je ne t’ai jamais fait boire pour t’exciter. Menteur ! Sale menteur ! Criminel.

            Mais Beauvilliers qui depuis le début de l’audience n’a cessé de ternir sa tête entre ses mains, se réveil sous les apostrophes de son beau-frère.

            C’est toi qui es un menteur. Tu ne m’as pas écrit une lettre pour m’ordonner de tuer le grand-père ? Tu ne m’as pas fait boire une liqueur un jour chez nous, au café de l’Horloge ? Tu ne m’as jamais donné de révolver ? C’est lui qui ment…

            Quintin répond et prend le procureur général à témoin de son innocence.

            Me Raymond Hubert, qui, assisté de Me Delestrade, assure la défense de l’accusé, pose des questions nombreuses aux témoins.

            Enfin, cette pénible confrontation prend fin.

            Le docteur Edmond Grasset, le très distingué médecin-légiste de Riom, vient déposer sur les résultats de l’autopsie pratiquée par lui sur les trois cadavres. Il confirme que les cadavres portaient des blessures profondes et affreuses.

Le docteur Raynaud, médecin-légiste, a examiné Beauvilliers au point de vue mental. Il a pu ainsi acquérir la certitude que l’accusé est pleinement et entièrement responsable.

 

Le réquisitoire

            Et puis c’est l’heure où le prétoire devient le champ clos des luttes oratoires.

            L’avocat général, Cavarroc se lève pour son réquisitoire. Avec la belle éloquence que l’on connait, le très distingué magistrat demande contre Beauvilliers la peine suprême, la peine capitale. Il demande aux jurés de ne pas se laisser guider par d’autres considérations que la justice et de rendre un verdict implacable.

            La tâche de la défense est très lourde.

            Me René Delestrade, le jeune avocat du barreau de Riom, qui a suivi les débats avec une attention extrême et qui a prouvé par ses interventions qu’il connaissait fort bien son dossier, déclare que pour assurer l’unité de la défense, il cède son tour de parole à son éminent confrère, Raymond-Hubert. Il se borne à insister sur le fait qu’il est impossible que Beauvilliers ait agi de sa propre inspiration.

            Me Raymond-Hubert prononce pour Beauvilliers une plaidoirie émouvante et utile. Après Me Delestrade, il réunit tous les arguments qui rendent étrange cette affaire. Il demande aux jurés de ne pas condamner à mort Beauvilliers.

            Le jury se retire pour délibérer. Il a à répondre à 27 questions.

            Après une demi-heure de délibérations, il rapporte un verdict affirmatif sur toutes les questions, mais accordant à l’accusé Jules Beauvilliers le bénéfice des circonstances atténuantes.

            La cour condamne Jules Beauvilliers aux travaux forcés à perpétuité.

            La foule qui s’écrase dans la salle accueille l’arrêt sans manifestation.

            On entend alors un grand cri ; c’est la malheureuse femme du condamné qui s’évanouit.

            La session est close.

           

Le Moniteur du Puy-de-Dôme, édition du 04/05/1929

 

Notes :

Détenu en Guyane au camp de Saint-Laurent-du-Maroni, il s’évade avec plusieurs autres forçats, en mars 1932.

Il a été repris. En 1944 et 1946 il a été classé « bon ouvrier » en menuiserie.

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14 novembre 2021 7 14 /11 /novembre /2021 18:06

Jules Beauvillet a fait des aveux

Il dénonce son beau-frère Gaston Quintin comme étant l’instigateur du crime

 

Nous disions hier qu’une courte dépêche annonçait l’arrestation à Paris, à 22 heures, dans un hôtel de la rue de Meaux, de Jules Beauvillet, sur qui pesaient de graves soupçons au sujet de l’assassinat de la famille Beaugeard.

 

Comment fût opéré l’arrestation

L’assassin, qui du reste, nia son crime, était connu dans le quartier depuis deux ans ; à ses passages à Paris il allait prendre ses repas dans un petit café-restaurant tenu par Mme Narcisse, 4, rue Lally-Tollendal. C’est là qu’il a déjeuné vendredi. Il était porteur d’une valise et demandait une chambre.

Il n’y en avait pas. On lui indiqua alors l’hôtel de Lyon, voisin de ce restaurant. Beauvillet y déposa sa valise et indiqua qu’il reviendrait mardi après un voyage en Auvergne.

Effectivement, Mme Sourdex, propriétaire de l’hôtel, le vit arriver au jour dit.

Sur le livre d’entrée, le charron s’inscrivit sous son véritable nom et montra son livret militaire comme pièce d’identité. Mme Sourdex y lut qu’il avait 23 ans et était libéré du 91e d’infanterie de Mézières, où il avait fait son service.

C’est en inspectant le livre d’hôtel qu’un agent y découvrit la présence de Beauvillet.

A 22 heures, Beauvillet arriva et monta immédiatement dans sa chambre. A peine y était-il que six inspecteurs, poussant la porte qui n’avait pas même était fermée à clef, firent irruption dans la pièce et l’appréhendèrent presque sans résistance. Il dit : « Oui, c’est moi… »

Dans sa chambre, les policiers saisirent du linge de corps maculé de sang.

Hébété, l’homme laissait les inspecteurs perquisitionner sous ses yeux. Puis il a été conduit rue des Saussaies.

« C’est bien moi, dit-il, mais je n’ai tué personne… » et toute la nuit, interrogé, il a nié le crime qu’on lui impute.

Ajoutons qu’au moment de son arrestation, le jeune criminel n’avait sur lui qu’une somme de 1fr. 50.

 

Les aveux du coupable

            Après de nombreuses réticences, Jules Beauvillet finit par avouer qu’il était bien l’auteur du triple assassinat de Roche-d’Agoux.

            Ce bandit semble ne pas comprendre l’horreur de son crime. Sa physionomie, presque douce, n’accuse aucune de ces tares caractéristiques bien connues des criminologistes. C’est d’une voix blanche qu’il fit devant M. Bayard, commissaire à la sureté générale, le récit suivant de la nuit tragique du 17 octobre.

Il déclara avoir été incité à commettre le crime par son beau-frère, Gaston Quintin, 27 ans, maçon, 1, avenue des Paulines.

Il indiqua que celui-ci voulait hériter de la ferme et de ses dépendances, d’une valeur d’environ 400.000 francs. C’est Quintin qui, d’après Beauvillet, aurait donné le revolver, première arme du crime. Beauvillet indiqua qu’en même temps Quintin lui aurait remis une fiole contenant un liquide qu’il devait boire, une demi-heure avant de tuer toute la famille.

Cette remise aurait eu lieu il y a quelques mois, alors que Quintin habitait encore à Neuvemille.

Un accord étant intervenu entre les deux beaux-frères, Beauvillet n’attendait qu’un ordre de Quintin ? Cet ordre lui fut transmis le 9 courant, par une lettre que Beauvillet aurait brûlée.

Prévenant sa femme qu’il avait du travail à Paris, Beauvillet la quitta le 12 courant, lui laissant la moitié de sa quinzaine, c’et-à-dire 200 francs. Depuis cette date, la femme n’eut pas d’autres nouvelles de son mari.

Beauvillet s’arrêta un jour à Paris, puis se rendit à Roche-d’Agoux, où il arriva le 14 courant, vers 17 heures. Il fut reçu par son grand-père, sa tante et sa cousine, auxquels il déclara qu’à la faveur de son passage il venait leur rendre visite.

Il coucha à la ferme et repartit lundi dernier, vers 17 heures. Son grand-père l’accompagna pendant environ trois ou quatre kilomètres.

 

La scène du crime

            Beauvillet déclara s’être couché sur le talus de la route et être revenu vers 11 heures du soir à la ferme. Tout le monde était endormi. Il frappa et se fit reconnaitre.

            Au moment où son grand-père et sa tante venaient lui ouvrir la porte, il tira sur eux plusieurs coups de revolver. Ils tombèrent sur le sol en criant très fort.

            Son pistolet s’étant enrayé, Beauvillet saisit une fourche qui se trouvait près de la porte et en frappa sauvagement son grand-père et sa tante.

            Aux cris poussés par les victimes, sa cousine, âgée de 21 ans, descendit du premier étage et, affolée, lui cria : « Qu’est-ce que tu fais ? »

            Sans répondre un mot, Beauvillet l’empoigna, la jeta sur le lit et l’assomma à l’aide d’une pelle.

            Comme ses trois malheureuses victimes criaient toujours, Beauvillet fou de rage, s’empara d’un couteau de cuisine qui trainait sur la table et en frappa sauvagement ses parents, puis, affolé, s’enfuit.

            Il ne peut dire combien de temps a duré cette scène de carnage. Il prétend qu’il avait absorbé le contenu de la fiole que lui avait remis son beau-frère Quintin et qu’il était devenu fou furieux.

            Il déclara qu’il n’a rien dérobé dans la maison du crime. Il est revenu à Saint-Maurice-de-Pionsat à 5 heures du matin pour prendre le premier autobus qui devait le ramener à gouttières, où il a pris le train pour Montluçon.

            Arrivé dans cette ville, vers 10 h. du matin, Beauvillet fit un léger repas et erra quelques temps dans la ville. Ayant rencontré une fille publique, il alla se distraire chez elle pendant quelques heures. Il reprit le train de 13 heures, le mardi 16 courant, pour arriver à Paris dans la soirée. Il alla coucher dans l’hôtel de la rue de Meaux, où il a été arrêté avant-hier.

            Depuis son retour, Beauvillet cherchait du travail, qu’il n’a pas trouvé. Pouvant craindre que sa femme soit complice, M. Le Luc, commissaire divisionnaire, demanda des renseignements à Nouzonville, où il lui fut répondu par la gendarmerie que celle-ci ayant reçu une dépêche de la famille se rendait à Roche-d’Agoux, pour assister aux obsèques de ses parents. Elle ignorait tout du drame.

 

La femme de Beauvillet est interrogée

            Conduite à la Sûreté générale, en débarquant du train à Charleville, cette malheureuse femme, qui parait n’avoir joué aucun rôle dans cette affaire, n’a pas voulu se rendre en Auvergne et est repartie pour Nouzonville. Une confrontation émouvante a eu lieu entre les deux époux.

            Beauvillet a été écroué au dépôt pour être mis à la disposition de M. le juge d’instruction de Riom chargé d’instruire cette affaire.

 

L’arrestation de Quintin

            Dès que Beauvillet eut fait ces aveux, la Sûreté général avisa le parquet de Riom et M. Bardy, commissaire divisionnaire de police mobile à Clermont-Ferrand.

            M. Depeige, commissaire, qui avait déjà demandé des explications à Quintin sur son emploi du temps depuis dimanche, s’empressa d’aller au n° 1 de l’avenue des Paulines, où Quintin a sa chambre meublée. Là, il apprit que le maçon était parti à Roche-d’Agoux pour assister aux obsèques de son grand-père, de sa tante et de sa cousine, qui ont eu lieu hier matin.

            Immédiatement prévenue, la gendarmerie de Pionsat se rendit à Roche-d’Agoux.

            Quintin avait, en effet, assisté à la funèbre cérémonie. Il avait même feint, suprême hypocrisie, d’être très affecté par la mort tragique de ses parents.

            Après l’enterrement, toute la famille, assez nombreuse, s’était réunie, à midi, au restaurant Mercier.

            C’est là que les gendarmes trouvèrent Quintin, attablé au milieu des siens. Il fut appréhendé, séance tenante, sans résistance. On devine sans peine l’émoi des convives de ce triste repas à la pensée qu’ils avaient déjeuné avec un des assassins de la famille Beaugeard. Car, tous les témoins, même les gendarmes, ignoraient jusque-là le rôle exact joué par Gaston Quintin dans l’horrible tragédie, et avaient tout lieu de penser qu’il avait pris une part active.

            Immédiatement emmené à Pionsat, Quintin y fut peu après remis aux mains du commissaire de police mobile Depeige, accompagné des inspecteurs Montaudon et Moreau. Une auto ramenait bientôt le prisonnier à Riom, où, à 19 heures, il était placé sous mandat de dépôt et écroué à la maison d’arrêt.

            M. Mathieu, procureur de la République, l’interrogera ce matin pour tâcher de savoir s’il a bien joué le rôle d’instigateur que lui prêtent les déclarations de Beauvillet.

 

Beauvillet n’a pas dit toute la vérité

            Mais revenons aux aveux du criminel, qui affirme avoir « opéré » seul.

            On a vu, d’après le récit du bandit, que la terrible scène se serait déroulée lundi soir, vers 11 heures. Cela semble en contradiction avec les observations du docteur Grasset.

            A cette heure-là, Mme Beaugeard aurait été couchée depuis longtemps et, si elle s’était levée à l’appel de son neveu, elle n’aurait pas pris la peine de s’habiller aussi complètement pour ne pas le faire attendre trop longtemps devant la porte. Ce n’est pas non plus à 11 heures du soir qu’elle aurait fait du café et en aurait absorbé une tasse.

            De même, lorsque Beauvillet prétend que Lucienne Beaugeard était couchée au premier étage, dans sa chambre, et n’est descendue qu’au bruit de la lutte et du premier coup de revolver, c’est là un récit manifestement faux des événements. Pour qui a vu le cadavre de la malheureuse jeune fille, recroquevillé dans le lit du rez-de-chaussée, il ne fait pas de doute qu’elle s’y trouvait lorsque commença le drame.

            Une preuve irréfutable, c’est que les bas, la robe et tous les effets de Lucienne Beaugeard se trouvaient au pied du lit du rez-de-chaussée, sur une chaise qui a été renversée au cours de la lutte.

            Des éclaboussures de sang, tombées sur ce linge, démontrent qu’il se trouvait bien là, sur cette chaise, lorsque commença le terrible carnage.

            C’est vraisemblablement l’assassin qui coucha au premier étage, dans le lit de sa cousine, et ne descendit au rez-de-chaussée, le mardi matin, vers 3h. 30, que pour assassiner ses trois parents.

            Quant aux détails mêmes du crime, tels que les donnent Beauvillet, on peut y relever de nombreuses invraisemblances.

            Un fait très important domine cependant les aveux de l’assassin : c’est que le crime était longuement prémédité.

            C’est là, on le sent, une circonstance particulièrement aggravante.

            Beauvillet prétend, d’autre part, qu’il n’a rien volé après le crime et voulait simplement faire disparaitre la famille Beaugeard pour recueillir sa part d’héritage. Or, les affaires du père Beaugeard étaient réglées depuis 1925, et le partage était fait. Beauvillet n’avait donc plus rien à espérer.

            De plus, il est bien certain que les armoires, les meubles et le sac de Lucienne Beaugeard ont été fouillés par le bandit.

            Des traces sanglantes de ses doigts ont été relevées en plusieurs endroits.

            Qu’il n’ait rien pris, parce que n’ayant rien trouvé à prendre, c’est peut-être possible. Mais sa volonté était certainement bien arrêtée d’emporter toutes les valeurs qu’il aurait pu trouver. Et c’est même là, très probablement, le mobile qui a poussé Beauvillet à commettre son odieux forfait. Il était aux abois, sa femme et lui ayant été assez longtemps malades, cette année. Il lui fallait de l’argent à tout prix. Il n’a pas hésité à massacrer sa famille pour s’en procurer.

            Quant aux mobiles qui ont poussé Quintin à faire assassiner son grand-père, sa tante et sa cousine, on ne les connait pas encore ; en supposant que le récit de Beauvillet, qui le présente comme l’instigateur du crime, soit exact sur ce point.

            Peut-être le maçon, qui, ne l’oublions pas, avait fait des menaces de mort à son grand-père et à sa tante, a-t-il agi aussi par simple désir de vengeance.

            Il sera facile de déterminer son rôle exact en cette affaire, notamment de savoir s’il a bien envoyé à son beau-frère le revolver qui a été trouvé à Saint-Maurice-de-Pionsat et une fiole de liqueur destinée à lui enlever la raison.

            Une perquisition faite à son domicile, avenue des Paulines, a simplement permis de trouver un pistolet automatique chargé. Mais de lettre compromettante, point.

            Faisons cependant confiance à M. Mathieu, le distingué procureur de Riom, pour établir rapidement le rôle de Quintin dans cette affaire.

 

Les obsèques des victimes

            Hier matin ont eu lieu, à Roche-d’Agoux, les obsèques des trois victimes de ce terrible drame. Une affluence comme on n’en vit jamais dans le pays escortait les trois cercueils. Toutes les familles de la région y étaient représentées, témoignant ainsi de l’estime profonde dans laquelle était tenue la famille Beaugeard et le sentiment d’horreur profonde qu’a fait naitre leur fin aussi tragique.

 

Le Moniteur du Puy-de-Dôme, édition du 20/10/1928

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16 septembre 2021 4 16 /09 /septembre /2021 16:39
Un crime horrible à Roche-d'Agoux (Suite)

L’assassinat de la famille Beaugeard

 

L’assassin Beauvillet est arrêté à Paris

Nous avons arrêté hier notre relation du terrible drame qui vient de se dérouler à Roche-d’Agoux, au moment où le docteur E. Grasset pratiquait l’autopsie du corps de Jacques Beauregard. On sait que le malheureux vieillard, outre l’horrible blessure à la gorge, portait, tant à la tête qu’au corps, seize traces de coups de fourche portés avec une grande violence.

            On croyait, d’après l’examen superficiel, que Mme Beaugeard avait également été égorgée, sans autre blessure apparente. L’autopsie a révélé que l’infortunée victime avait reçu, avant de mourir, douze coups de couteau, dont cinq dans le dos. Ceci confirme donc l’hypothèse que nous émettions hier, à savoir que l’assassin n’avait ouvert la gorge de ses deux premières victimes qu’après les avoir eues à sa merci, inertes, incapables de la moindre résistance, affaiblies qu’elles étaient déjà par de nombreuses et graves blessures.

            Quant à la petite Lucienne, que l’on croyait avoir été tuée d’un formidable coup de pelle à feu sur la tempe droite, l’autopsie a démontré qu’elle avait succombé à la blessure provoquée par une balle de revolver qui, avait coupé l’aorte et s’était logée sous une côte gauche, après avoir traversé les poumons. Elle reçut aussi un coup de couteau à la joue gauche. Ce n’est que par un surcroit de précautions que l’assassin se servit ensuite de la pelle à feu pour porter le coup de grâce.

            L’autopsie du corps de Mme Beaugeard a montré aussi qu’elle avait absorbé une tasse de café peu avant sa mort. C’est donc bien vers 3 h. 30 du matin environ, mardi, qu’a eu lieu l’horrible tragédie. Mme Beaugeard venait de se lever pour donner du café à Jules Beauvillet, et uniquement pour cela. Car il n’était pas dans ses habitudes, sans raison spéciale, de se lever si tôt.

            Toutes ces constatations ne font qu’aggraver les soupçons, déjà très lourds, qui pèsent sur Jules Beauvillet. Certes, l’enquête n’a pas pu encore établir, d’une façon certaine, qu’il était bien le coupable. Mais cela ne pourra être démontré qu’après son arrestation. Même s’il niait, des empreintes digitales sanglantes, laissées par lui sur une lampe, le confondraient et l’obligeraient à des aveux.

            Malgré d’actives recherches, la gendarmerie et la police mobile n’ont pu relever le passage de Beauvillet qu’à Saint-Maurice-de-Pionsat, dans la matinée de mardi. Et encore n’en est-on pas absolument certain.

            On avait signalé aux enquêteurs l’allure étrange d’un voyageur qui, mardi, dans l’autobus de Gouttières, avait la visière de sa casquette baissée sur les yeux et paraissait gêné. Ce voyageur a parlé à un cafetier de Gouttières, M. Ramy. Il ne semble pas que ce soit Jules Beauvillet.

            Celui-ci, après le crime, a eu environ trois heures de nuit devant lui pour préparer son plan de fuite et commencer à l’exécuter. En trois heures, un homme jeune et alerte fait du chemin. Et Beauvillet, dans la matinée de mardi, a pu facilement gagner la gare d’Auzances, même par des chemins détournés, et partir de là soit vers Montluçon, soit vers Eygurande. La ligne des Fades n’est pas non plus très éloignée de Roche-d’Agoux.

            Le crime n’ayant été découvert que mardi soir, et les recherches effectuées n’ayant commencé que mercredi matin, on voit que l’assassin a eu beaucoup de temps devant lui pour prendre le large.

            Si c’est Jules Beauvillet, il ne saurait échapper bien longtemps à la police, qui a diffusé son signalement dans toute la France.

 

L’arrestation

            A minuit, une dépêche nous annonce que Jules Beauvillet a été arrêté hier soir, jeudi, dans un hôtel, 61 rue de Meaux à Paris.

            Nous avions donc raison de dire que, grâce aux excellentes dispositions prises par l’inspecteur Duclaux, notamment, celui qu’on a de bonnes raisons de soupçonner ne saurait tarder à être arrêté.

            C’est à Paris qu’il s’est fait prendre. Il a donc fui rapidement la région, où il ne se sentait pas en sécurité. C’est une charge de plus contre lui, puisqu’il devait primitivement se rendre à Montluçon pour y travailler chez un charron.

           

Le séjour de Beauvillet à Paris

            Paris, 19 octobre. Jules Beauvillet, l’auteur du triple crime commis au hameau de Laugerolle, dans le canton de Pionsat, était arrivé, mercredi matin, à Paris, et avait pris une chambre dans l’hôtel de la rue de Meaux où, hier soir, il a été arrêté par des inspecteurs de la Sureté générale. C’est sous le nom de Beauvilliers qu’il s’était inscrit sur les registres de l’hôtel et, ce matin, les inspecteurs de la police des garnis, possédant son signalement, ont eu l’attention éveillée.

            Son inscription à l’hôtel date, croit-on de vendredi dernier, et cela laisserait supposer que Beauvillet a fait un voyage exprès en Auvergne pour accomplir son forfait. On n’a pu établir encore l’emploi de son temps.

            Amené au commissariat de la Villette, il a subi un bref interrogatoire. Le commissaire de police n’a pu obtenir de lui aucun aveu, ni aucun détail. L’assassin observe un mutisme absolu.

            Il porte des vêtements noirs fripés, il semble très las et a les yeux hagards, comprenant sans doute l’énormité de ses crimes.

            Il a été écroué à 23h. 30 dans les locaux du commissariat. Son interrogatoire se poursuivra demain matin. Il est possible que son transfert à Riom ait lieu dans la journée.

 

Le Moniteur du Puy-de-Dôme, édition du 19/10/1928

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25 août 2021 3 25 /08 /août /2021 19:17

Une famille de trois personnes est massacrée

De graves soupçons pèsent sur un parent

 

Bien des crimes ont été commis dans notre région depuis quelques mois. Celui de Miremont, notamment, semblait avoir été un des plus ignobles qui soient. Mais aucun, encore n’a été perpétré avec une sauvagerie aussi grande que celle qui animait l’assassin de la famille Bogheard. Car une famille entière de braves cultivateurs, le grand-père, sa belle-fille et sa petite-fille, vient d’être anéantie par un criminel, au hameau de Laugerolles, commune de Roche-d’Agoux, canton de Pionsat. Non seulement trois personnes ont été tuées, mais elles l’ont été avec une sauvagerie qui dénote chez son auteur un cynisme effrayant, une folie sanguinaire rarement dépassée.

 

Une famille unie

Le hameau de Laugerolles, situé à 500 mètres environ de Roche-d’Agoux, est composé de quelques maisons éparses. L’une d’elles, la plus éloignée de la route, et presque isolée, était habitée par la famille Bogheard, composée de trois personnes : Jacques Bogheard, 76 ans, sa belle-fille, née Antonine Ducourtial, 44 ans et sa petite-fille, Lucienne Bogheard, 21 ans.

            Le père Bogheard avait quatre enfants, deux fils et deux filles. L’un de ses fils, Xavier, marié à Antonine Ducourtial, exploitait avec son père le bien familial. Il fut tué au front, en 1915. Depuis, la jeune veuve et sa fille Lucienne continuaient à vivre avec le père Bogheard, qui marquait pour elles, dans son affection, une place particulière. Ses autres enfants s’étaient, en effet, dispersés, dont seules ces deux-là restaient fidèles à la terre natale. Une des fille Bogheard s’était notamment mariée dans les Ardennes, avec un nommé Beauvillet, et n’était que très rarement revenue à Roche-d’Agoux. Seul, son fils Jules, âgé de 23 ans, y avait fait quelques lointaines apparitions, notamment en 1925, où le père Bogheard, ayant « arrangé ses affaires », des intérêts de famille avaient été réglés. Les gens du pays disent même que Jules Beauvillet réclama ses droits, à ce moment, avec une telle violence, que sa tante, la femme de Jacques Bogheard, qui était cardiaque, mourut de peur au cours d’une de ses scènes.

            Bref, depuis cette époque, trois des enfants du père Bogheard étaient plus ou moins en froid avec leur père, estimant que leurs droits avaient été lésés. L’harmonie n’en était que plus complète entre le vieux Bogheard, sa bru et sa petite-fille Lucienne.

 

Une visite inattendue

Dimanche soir, vers 18 heures, un visiteur inattendu vint chez Jacques Bogheard, en la personne de son petit-fils Jules Beauvillet. Bien que marié près de Charleville et père de famille (d’autres disent même veuf et remarié), Jules Beauvillet venait pour trouver du travail à Montluçon, où il savait qu’un carrossier cherchait des ouvriers. Avant d’aller à Montluçon, il avait tenu, disait-il, à venir voir son grand-père, sa tante et sa jeune cousine.

            Il passa ainsi la soirée du dimanche, puis la journée du lundi, devant prendre l’autobus d’Auzances à 18 heures, pour aller de là à Montluçon.

            Mais il manqua l’autobus… et revint, la nuit tombée, à Laugerolles, pour y coucher. L’autobus de 5 h. 20 du matin devait lui permettre d’arriver à temps à Montluçon.

 

Une vision d’horreur

Nous avons dit que la maison du père Bogheard était un peu isolée. Nul des habitants, passant sur le chemin voisin, ne remarqua, mardi, l’absence des membres de la famille Bogheard. La volaille continuait à picorer dans la cour, les vaches mugissaient dans l’étable ; rien ne semblait indiquer qu’un drame affreux s’était déroulé, la nuit précédente, dans cette maison d’aspect avenant. Et pourtant…

            Mardi, vers 17 heures, Mlle Alice Contamine, dont les parents demeurent au bourg de Roche-d’Agoux, vint voir sa cousine Lucienne Bogheard et l’inviter à passer la soirée chez elle.

            En habituée de la maison, la jeune voisine poussa la porte d’entrée de la maison. Un spectacle horrible la frappa de stupeur ; sur le sol de la cuisine, à ses pieds, gisaient, dans une mare de sang coagulé, deux cadavres, celui du père Bogheard et celui de sa petite-fille.

            Affolée, courant à perdre haleine, la jeune fille s’en fut avertir son père, qui donna aussitôt l’alarme. Des voisins alertés, se rendirent bientôt compte que toute la famille Bogheard avait été assassinée. Le père, en chemise, était étendu sur le côté gauche, la gorge ouverte, la figure tuméfiée, le corps couvert de blessures. Sa petite-fille, habillée, la gorge également béante, était étendue sur le sol, près de lui et près du lit. La malheureuse petite Lucienne fut trouvée dans le lit, recroquevillée sur le côté gauche, portant à la tempe droite une seule blessure : elle avait eu le crâne fracassé d’un coup de pelle à feu, dont le manche, brisé, fut retrouvé sur les couvertures. L’assassin avait frappé avec une telle force que, non seulement le manche en bois, pourtant solide, s’était brisé, mais le fer de la pelle s’était plié en deux.

            Dans un coin de la pièce, on trouva une fourche à fumier dont les deux principales dents étaient encore rouges de sang. Des cheveux adhéraient à l’une d’elles. L’assassin s’était servi de cette fourche pour en larder le père Bogheard, dont le corps (l’autopsie le démontra un peu plus tard), portait seize blessures profondes, causées par les dents de cet instrument. Mais Jacques Bogheard et sa belle -fille avaient succombé à l’affreuse blessure que chacun d’eux portait au cou, blessure faite avec une arme tranchante, genre coutelas ou gros couteau de cuisine. Dans les deux cas, la carotide était sectionnée et la mort avait été presque instantanée.

            Mais pour faire de telles blessures, aussi précises, il a fallu que l’assassin maintienne à terre ses victimes, les égorge froidement, savamment, posément, après les avoir assommées sans doute, comme Mme Bogheard, ou lardé de coups de fourche, comme le père Bogheard. Et ces scènes atroces ont dû se dérouler sous les yeux de la petite Lucienne, couchée à deux mètres de là, impuissante, terrorisée, anéantie d’effroi, et sachant qu’après sa mère et son grand-père, c’est sur elle que se jetterait l’assassin assoiffé de sang !

            Comment se sont déroulés exactement ces instants tragiques, on ne le sait pas encore. On ne peut faire que des suppositions. Mais il est permis de penser que le criminel a d’abord attaqué Mme Bogheard, la seule qui fut habillée, et qui se trouvait dans la cuisine. Aux cris poussés par elle, le père Bogheard, couché dans une pièce voisine, se leva et accourut en chemise. Il fut probablement frappé de plusieurs coups de fourche, dont un pénétra dans l’œil gauche. Ces blessures suffirent à amoindrir la résistance du vieillard, qui se trouva dès lors à la merci du bandit, jeune et vigoureux. La petite Lucienne ne fit certainement pas la moindre résistance.

            Son horrible besogne terminée, l’assassin s’en fut tranquillement dans la cuisine, donnant sur la chambre, versa de l’eau dans une cuvette et s’y lava les mains. L’eau rouge de sang, fut laissée dans la cuvette. Les gendarmes la retrouvèrent.

            Puis, ne voulant pas avoir accompli un tel forfait en vain (et peut-être était-ce même le mobile qui l’a poussé), le bandit fouilla et retourna les armoires et la commode, emportant tout l’argent qu’il put trouver. Seule, une petite cassette, contenant les économies de la jeune fille, un millier de francs environ, échappa à ses recherches. Apès quoi, nanti certainement d’une forte somme (car les Bogheard passent dans le pays pour être des propriétaires à l’aise), le criminel s’enfuit dans la nuit.

 

Une étrange découverte de gamins

Dès qu’ils furent avertis de ce crime, les gendarmes de Pionsat, sous les ordres du chef Rapin, se rendirent sur les lieux, après avoir avisé d’urgence le Parquet de Riom et la police mobile.

En faisant son enquête, le chef Rapin découvrit, sous le cadavre du père Bogheard, une balle de browning du calibre 6 m/m , 35, balle qui n’avait pas atteint la victime, mais avait dû être tirée sur lui, avait ricoché sur le mur et était venue se perdre sur le sol.

Or, hier matin, des enfants de Saint-Maurice-de-Pionsat, en allant à l’école, découvraient au pied d’un arbre, près du monument aux morts, un browning de même calibre, dont la crosse était maculée de sang et dans le chargeur duquel manquait une balle. Le rapprochement était facile à faire. Nul doute que cette arme n’ait été jetée là par l’assassin de la famille Bogheard.

 

Une troublante coïncidence

            Or, ce pistolet avait été abandonné, le matin de bonne heure, par un promeneur dont le signalement très précis a été fourni à la gendarmerie par des habitants de Saint-Maurice-de-Pionsat. Ceux-ci avaient remarqué les allures bizarres de cet étranger au pays. Et le signalement de cet individu correspond assez bien à celui de Jules Beauvillet, le petit-fils de Jacques Bogheard !

            On conçoit sans peine l’importance extrême de cette coïncidence. Et cette constatation ne fit que renforcer les soupçons déjà fort graves qui pesaient sur Jules Beauvillet.

            Il a été établi que celui-ci avait menti en disant qu’il voulait prendre le train de Montluçon. Il ne l’a pas fait, et la seule direction qu’il ait pu prendre est celle de Clermont. Pourquoi cette fuite étrange, ce changement de direction, ces mensonges et surtout le jet de ce revolver ? Autant de questions que se sont posées les enquêteurs et qui les ont amenés à penser que Jules Beauvillet pouvait bien être l’assassin de la famille Bogheard.

            Dès lors, la reconstitution du crime est relativement facile (en supposant toujours que Beauvillet soit coupable, ce qui n’est pas démontré encore).

            Poussé par des besoins d’argent, il aurait feint une visite de courtoisie pour demander de l’argent ou réclamer un nouveau règlement de comptes, puisqu’il s’estimait lésé par le partage de 1925. Il dut essuyer un refus et aurait pensé alors à s’approprier les économies de ses parents par un moyen plus violent.

            Ayant feint de manquer l’autobus, lundi soir, il serait revenu à Roche-d’Agoux demander à être hébergé une autre nuit. C’est ce qui expliquerait que la petite Lucienne, dont la chambre est au premier étage, l’ait cédée à son cousin et soit venue se coucher avec sa mère, au rez-de-chaussée.

            Devant prendre l’autobus de 5 h. du matin, à Saint-Maurice, Jules Beauvillet se leva de très bonne heure, vers 3 heures. Sa tante se leva aussi, s’habilla, et lui fit chauffer du café, qu’on retrouva intact sur le poêle, dans une casserole.

            C’est alors que le jeune criminel, sachant son grand-père encore couché, profita de cette circonstance pour tuer sa tante. Peut-être tenta-t-il de lui extorquer de l’argent sous la menace du révolver et, la veuve Bogheard résistant, il la tua. Son grand-père, accourant, subit le même sort, ainsi que sa cousine, témoin gênant, qu’il fallait aussi faire disparaitre.

            Le criminel put alors, tout à son aise, fouiller les armoires. Peut-être aussi prémédita-t-il son crime dès la veille au soir, bien décidé à sacrifier toute sa famille, qu’il n’aimait pas, pour arriver à se procurer de l’argent.

            L’enquête, jusque-là, permet de penser que cette hypothèse est la plus vraisemblable.

            Aussi, l’inspecteur de police mobile Duclaux, dès qu’il eut les premiers éléments de l’enquête, n’hésita-t-il pas à faire envoyer des mandats d’arrêt dans toutes les directions contre Jules Beauvillet. Il est probable que cet individu ne tardera pas à être arrêté. C’est le vœu le plus cher de toute la population de la région, que ce crime affreux à ému au suprême degré.

 

Le parquet sur les lieux

            L’adjudant Gauvin, de Riom, s’était, dès le matin, rendu à Roche-d’Agoux. Mais, en l’absence du Parquet, qui arriva à 15 h. 10 seulement, l’enquête ne put être menée avec toute la célérité désirable en pareil cas.

            Dès leur arrivée, MM. Rolland, juge d’instruction ; Mathieu, procureur de la République, accompagnés de M. Peret, greffier, firent de nombreuse et intéressantes constatations. Ils trouvèrent notamment une lettre de Jules Beauvillet, assez récente, réclamant des comptes avec âpreté à son grand-père.

            Pendant ce temps, le docteur E. Grasset, médecin légiste, pratiquait l’autopsie des cadavres.

            L’heure tardive ne nous a pas permis d’attendre le résultat des constatations du praticien. Nous les ferons connaitre demain. Mais il est probable que l’autopsie des corps des malheureuses victimes n’apprendra pas grand-chose de nouveau. Seule, l’arrestation de Jules Beauvillet donnera la clé du mystère.

            Souhaitons qu’elle ait lieu prochainement. G. R.

 

Le Moniteur du Puy-de-Dôme, édition du 18/10/1928

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25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 17:25

L’alibi d’Aït Mouloud est exact

Mais, s’il est reconnu innocent du crime, l’Algérien est maintenu en état d’arrestation pour des vols

 

Nous avons signalé hier le geste de l’Algérien Aït Mouloud ben Mouloud qui, se sachant recherché par la police mobile comme auteur ou complice présumé de l’assassinat de la famille Chaput, s’était présenté volontairement au commissariat central de Clermont pour établir sa non-culpabilité.

Transféré à Riom, Aït Mouloud a été interrogé hier soir par M. Benoit, juge d’instruction, devant lequel il a renouvelé ses protestations d’innocences et répété les indications concernant son alibi.

Après vérification, cet alibi a dû être reconnu exact. Il est bien certain que cet Algérien avait quitté l’usine de l’Électrométallurgie, voisine de la cambuse Chaput, plusieurs jours avant le crime et que, depuis, il n’a cessé de travailler dans une carrière proche de notre ville.

Aït Mouloud est donc hors de cause en ce qui concerne l’assassinat.

Mais l’enquête, faite sur son compte a révélé à son actif, ou plutôt à son passif, quelques vols d’objets divers, notamment de tondeuses, commis par lui durant son séjour à l’Électrométallurgie. Et, pour ces larcins, il a été maintenu en état d’arrestation et écroué à la maison d’arrêt de Riom. Ça lui apprendra à venir se fourrer entre les pattes de la Justice !...

Pendant ce temps, les véritables assassins courent toujours, à moins qu’ils ne voguent sur quelque mer hospitalière.

Ajoutons que Mme Chaput, toujours soignée à l’hôpital de Riom, est dans un état stationnaire.

Et, pour calmer les légitimes susceptibilités de plusieurs habitants et de M. le maire des Ancizes, qui nous ont écrit à ce sujet, répétons ce que nous avons déjà indiqué dans le premier compte-rendu que nous avons donné de cette affaire, à savoir que la cambuse Chaput, théâtre du crime, se trouve sur le territoire de la commune de Saint-Georges-de-Mons, et non sur le territoire de la commune des Ancizes. C’est donc improprement que l’on appelle ce forfait : « Le crime des Ancizes ». On pourrait l’appeler : « Le crime de Saint-Georges-de-Mons ». Mais, afin de ne froisser personne, nous l’appellerons simplement : « L’assassinat de la famille Chaput. »

 

Le Moniteur du Puy-de-Dôme du 11 février 1921

 

L’assassinat de la famille Chaput

 

  Aït Mouloud, qui était venu se constituer prisonnier, au commissariat central de Clermont, dans le but de se disculper de l’accusation de complicité dans l’assassinat de la famille Chaput, vient de bénéficier d’un non-lieu.

Mais il a comparu devant le Tribunal correctionnel de Riom, à l’audience du 12 courant, pour vol d’une tondeuse commis au préjudice d’un coiffeur.

Pour ce fait, qui a d’ailleurs été contesté par l’inculpé, l’Algérien Aït Mouloud a été condamné à 8 jours de prison.

 

Le Moniteur du Puy-de-Dôme du 13 février 1921

 

Une arrestation

 

Nous avons indiqué que l’enquête de la police mobile avait abouti à l’inculpation de deux Algériens ayant travaillé à l’usine Électrométallurgique de Saint-Georges-de-Mons.

L’und’eux vint lui-même se constituer prisonnier au commissariat central de Clermont-Ferrand, afin de prouver son innocence en fournissant l’emploi de son temps dans la nuit du crime.

Ses dires furent vérifiés, reconnus exacts, et il bénéficia d’un non-lieu.

Nous apprenons aujourd’hui que le second des Algériens soupçonné d’avoir participé au crime a été arrêté à Tizi-Ouzou (Algérie), et qu’en ce moment il est en route pour la direction de la maison d’arrêt de Riom.

Ajoutons qu’au moment de son arrestation il a également invoqué un alibi qui va être contrôlé.

Tout fait prévoir que cette deuxième inculpation aboutira, comme la première, par un non-lieu.

 

Le Moniteur du Puy-de-Dôme du 24 février 1921

 

Le second Algérien est relâché

 

Nous avons relaté, il y a quelque temps, qu’un Algérien, apprenant qu’il était inculpé dans l’assassinat de la famille Chaput, et recherché, était venu se constituer prisonnier. Il fournit un alibi qui fut reconnu exact et fut relâché, après avoir purgé une légère condamnation pour vol.

Le second Algérien fut arrêté, il y a quelques jours, à Tizi-Ouzou. En annonçant son arrestation, nous ajoutions qu’il se faisait fort de prouver son innocence et qu’l bénéficierait, certainement d’un non-lieu. C’est ce qui arriva.

A Riom, notre Algérien fournit un alibi qui fut, pour lui aussi, reconnu exact. Il a donc également été relâché.

 

Le Moniteur du Puy-de-Dôme du 26 février 1921

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27 avril 2016 3 27 /04 /avril /2016 18:46

Le drame des Ancizes

 

L’enquête faite par la police mobile sur l’horrible drame des Ancizes, n’a, jusqu’ici, donné aucun résultat.

D’ailleurs, la tâche des policiers est assez ardue. Il n’y a, en effet, aucun indice permettant d’identifier le coupable. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il est un habitué de la maison. C’est peu de chose.

Le coupable sera très difficile à découvrir, parmi les nombreux ouvriers, surtout des étrangers, qui ont pris pension chez les époux Chapus.

Ajoutons que l’état des blessés est stationnaire. Tous deux ont été transportés à l’hôpital de Riom.

 

Le Moniteur du Puy-de-Dôme du 5 février 1921

 

Le crime des Ancizes

 

L’enquête sur l’effroyable crime des Ancizes continue.

La police mobile suit une piste extrêmement sérieuse qui doit la conduire à l’arrestation du ou des assassins : c’est celle de deux travailleurs Algériens, familiers de la cambuse Chaput et qui ont quitté le pays le matin même où le forfait a été découvert. Ces deux individus ont pris à la halte des Richards le train de 6 heures qui va dans la direction de Montluçon. L’employée de la halte a remarqué que ces personnages cherchaient à dissimuler leur visage. Et après le départ du train, elle a trouvé dans la cour de la halte, un porte-monnaie déchiré en deux morceaux. Or, ce porte-monnaie a été reconnu par la suite comme appartenant au petit Chaput.

L’information a établi que le montant du vol commis après l’assassinat était d’environ 10.000 francs.

Ajoutons que Mme Chaput et son fils Marius, qui sont en traitement à l’hôpital de Riom, ne vont pas plus mal.

 

Le Moniteur du Puy-de-Dôme du 6 février 1921

 

Le crime des Ancizes

Une nouvelle victime, le petit Chaput a succombé

 

L’horrible crime des Ancizes a fait une seconde victime.

A l’hôpital de Riom, où il avait été transporté, le fils Chaput est mort des suites de ses blessures, malgré les soins qui lui ont été prodigués.

Le malheureux enfant a succombé dimanche soir, sans avoir repris connaissance.

L’état de la mère reste stationnaire.

L’enquête de la police mobile continue. Après avoir « travaillé » pendant quelque temps dans la région, les policiers se sont rendus à Montluçon, où les assassins auraient séjourné, le lendemain du drame.

Les criminels, deux Algériens, ainsi que nous l’avons dit, sont identifiés. De plus, la police est en possession de leurs photographies. On espère donc les retrouver sous peu.

 

Le Moniteur du Puy-de-Dôme du 8 février 1921

 

L’enquête à Montluçon

 

Ainsi que nous l’avons dit, hier, les inspecteurs de police mobile se sont rendus à Montluçon pour aider la police locale dans la recherche des deux assassins du cambusier des Ancizes et de son fils.

Les deux assassins, en effet, leur crime accompli, ont pris un billet, à la halte des Richards, pour Montluçon. Les recherches faites pour retrouver les deux criminels à Montluçon sont restées sans résultats.

D’ailleurs, il parait peu probable qu’ils aient séjourné longtemps dans cette ville. Par quelques renseignement de sources sûres, les policiers ont acquis la presque certitude que les deux algériens se sont rendus à Marseille.

Là, ils seront, très certainement, très difficiles à découvrir, au milieu de la population hétéroclite des grands ports.

 

Le Moniteur du Puy-de-Dôme du 9 février 1921

 

Un algérien se constitue prisonnier pour prouver son innocence

 

La piste suivie par les inspecteurs de police mobile, au cours de leur enquête sur l’horrible crime des Ancizes, serait-elle une mauvaise piste ?

Hier soir, un Algérien se présentait au commissariat central de Clermont et disait se nommer Aït Mouloud ben Mouloud, 34 ans, originaire de Michelet, commune de Djurduja, forgeron, actuellement employé, comme manœuvre, dans une carrière des environs.

Apprenant qu’il était recherché comme étant un des auteurs du double crime des Ancizes, il était venu se constituer prisonnier, pour démonter sa non-culpabilité.

Aït Mouloud protesta, en effet, de son innocence. Il est, dit-il, parti volontairement, le 21 janvier, de l’usine de l’Électrométallurgie et, depuis, n’est pas retourné aux Ancizes.

Le jour qui précéda la nuit du drame et le lendemain, il travailla, comme d’habitude, à sa carrière, et ne quitta pas son travail.

Aït Mouloud a été envoyé à la police mobile. Interrogé, il a maintenu ses premières déclarations. Il a travaillé continuellement. Ce n’est donc pas lui qui a pris le train, à la gare des Richards, pour Montluçon.

Aït Mouloud a, néanmoins, été mis à la disposition de M. le juge d’instruction de Riom et transféré dans cette dernière ville, où il sera maintenu jusqu’à que son alibi ait été contrôlé.

Dans le cas où cet alibi serait exact, la police devra-t-elle orienter d’un autre côté ses recherches ? C’est, malgré tout, peu probable.

Aït Mouloud était, parait-il, le meilleur ami du second Algérien recherché comme auteur du crime. Cet Algérien pouvait fort bien avoir trouvé un autre compatriote pour l’aider dans son crime. D’ailleurs, il y a ce fait que deux Algériens ont pris le train à la gare des Richards, puis de là, ont très probablement filé sur Marseille.

L’identité de l’un d’eux, en dehors d’Aït Mouloud, est connue. Par lui, on connaîtra, sans doute, si on l’arrête, l’identité de son complice.

 

Le Moniteur du Puy-de-Dôme du 10 février 1921

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 22:57

L’enquête

Dès que nous avons eu connaissance de la tragédie, nous nous sommes rendus aux Ancizes. Et la première personne qui nous a parlé du crime nous a dit : « C’est un drame passionnel, suite d’une scène de jalousie. »

C’est également la thèse que parait avoir adoptée la gendarmerie. Ajoutons, d’ailleurs, qu’elle n’affirme pas, car il y a certains détails bien mystérieux.

Le Parquet est arrivé en même temps que nous. De la gare, perchée à mi-côte, on aperçoit, juste en face, la maison du crime, que l’on reconnait rien qu’à l’animation qui règne autour.

Par une route passablement boueuse, nous nous dirigeons vers la cambuse. Nous traversons la petite rivière, transformée en étang pour les besoins de l’usine, nous suivons pendant quelques deux cents mètres la route menant à Saint-Georges et arrivons à l’établissement Chapus.

 

La maison du crime

Bâtie tout au bord de la route, la cambuse est adossée au dernier contrefort de la colline. Derrière elle est une vaste étendue de terre inculte, couverte de genêts, de mousse, de bruyère. En face, c’est le ravin descendant à pic sur le réservoir du barrage.

A gauche, la route continue vers Saint-Georges, dont les premières maisons sont à un kilomètre de là.

A droite, à cent mètres, les baraquements, assez proches pour que les ouvriers puissent venir facilement se restaurer, mais trop éloignés pour qu’on puisse entendre quoi que ce soit provenant de l’établissement Chapus.

La maison du cambusier était donc parfaitement isolée. De l’extérieur, elle a un drôle d’aspect. Ce qu’on peut appeler la construction principale est un cube dont les côtés sont faits de minces briques à galandage, recouvertes d’une couche de chaux. De chaque côté, un petit bâtiment dont le toit descend de la hauteur du plancher du premier étage, pour arriver presque juste à terre.

De face, la maison présente deux ouvertures, faciles à ouvrir : deux portes vitrées, ne possédant pas de volets et fermant plus ou moins bien, et une fenêtre également sans volets.

A droite, à côté d’un vague jardinet, dans un des petits bâtiments adossés à la construction principale, s’ouvre la porte fracturée.

Cette porte a été sortie de ses gonds et mise de côté. Le petit bâtiment en question forme là une espèce de débarras. De là, on pénètre dans la salle de café, par une porte vitrée, qui ne peut être fermée que le l’intérieur et par un simple crochet. Sur cette pièce s’ouvre également une des portes vitrées donnant sur la route. De là, par une porte pleine, sans vitres, on entre dans la salle à manger. C’est là qu’est étendu le cadavre. On peut également accéder à cette pièce, de la route, par la seconde des portes vitrées et la fenêtre.

De cette pièce, on entre dans la cuisine, formée par le deuxième petit bâtiment adossé à la maison.

Dans la salle à manger, au fond, à droite, est l’escalier menant aux chambres. Du même côté que l’escalier, à l’autre angle, est une lucarne de 50 centimètres de côté, qui ne ferme pas. Sous cette lucarne : une étagère couverte de linge ; ce linge est maculé de boue !

En montant l’escalier, on trouve un petit palier, sur lequel on est obligé de tourner. A droite, un débarras, une malle, des caisses emplies de chiffons, une armoire, la porte de l’armoire, la serrure de la malle ont été fracturées.

On trouve ensuite un petit couloir, puis un autre, le tout formant un « T ». Les trois chambres de la maison s’ouvrent sur cet autre couloir ; la chambre de M. Chapus, celle de sa femme et de son fils, celle du père de Mme Chapus.

Ajoutons que la maison est une construction les plus légères. Les cloisons sont faites de planches mal jointes ; à travers les murs, on voit le jour. Il y siffle un perpétuel courant d’air.

Cependant que les inspecteurs de police mobile photographient le corps sur toutes les faces et étudient les alentours de la maison, le Parquet procède à quelques interrogatoires.

Les magistrats questionnent, tout d’abord Mme Chapus. Elle leur fait la même réponse qu’aux premiers arrivants ; c’est mon mari, dit-elle, qui l’a frappée, pour lui voler son argent. Elle en est sûre car il lui a dit : « Ah ! g…., tu dors encore ! » Elle a compris sa voix. On ne peut rien tirer de plus.

L’enfant, lui, ne peut répondre. Il est, d’ailleurs, très affaibli par une grande perte de sang.

Le père de Mme Chapus est très sourd. Il n’a rien entendu. Il dit un peu de mal de son gendre, mais ne sait rien.

Ce sont là les seuls témoins. On interroge quelques ouvriers de l’usine, pensionnaires du cambusier, qui n’apprennent rien de nouveau.

Puis les magistrats visitent la maison de fond en comble et inspectent les alentours.

C’est pendant une visite qu’est trouvée l’arme du crime : une barre à mine. C’est une simple barre de fer de 40 centimètres de long dont le bout est effilé. Cette barre est encore pleine de sang.

Les inspecteurs de police mobile, de leur côté, ne sont pas restés inactifs. Ils ont découvert, sous la lucarne, le linge maculé de boue, une allumette, et ne tardent pas à retrouver des traces de pas et à acquérir la preuve que l’assassin est rentré par là. Bientôt ils ont reconstitué entièrement la scène du drame.

 

L’autopsie

Mais revenons à M. le docteur Grasset, qui vient de pratiquer l’autopsie du cadavre… Voici quels en sont les résultats :

            M. Chapus a été frappé, sur le crâne, de haut en bas, avec le bout tranchant de la barre à mine. Il n’a reçu qu’un seul coup, d’ailleurs suffisant pour donner la mort ; le crâne a éclaté sur une longueur de 13 centimètres.

M. Chapus était couché. Etourdi sur le coup, il est resté quelques instants dans son lit, puis est descendu, pour mourir au rez-de-chaussée.

Il a dû s’écouler quelques minutes entre l’instant où il a été frappé et celui de sa mort.

M. le docteur Grasset a donné des soins à Mme Chapus et à son fils. Mme Chapus porte une seule blessure, elle a l’œil droit fermé entièrement par un coup donné avec un côté de la barre. Ce coup fut des plus violents ; la paupière, la joue sont très enflées. Mais l’état de la blessée n’est pas grave.

Le fils, lui, est plus grièvement atteint ; deux coups lui ont été donnés avec le c^té tranchant ; le premier au front, le second sur la joue gauche, à côté de la lèvre. Il a perdu son sang en abondance, on craint de ne pouvoir le sauver.

 

La scène du drame

Contrairement aux premières hypothèses, les déductions des inspecteurs de police mobile tendent à démontrer qu’il s’agit d’un acte de banditisme ayant le vol pour mobile plutôt que d’un crime passionnel. Voici comment, après les dernières constatations, on reconstituerait la scène du drame :

Les époux Chapus étaient couchés et endormis. Un individu, connaissant parfaitement la maison, passe par la lucarne. Ses pieds boueux laissent des marques sur le linge, il ne s’en aperçoit pas. Pour s’éclairer, il frotte une allumette, qu’il laisse tomber ensuite.

Dans l’obscurité, il monte dans les chambres et se livre à un assassinat en règle ; d’abord chez M. Chapus, puis dans la chambre de sa femme.

Sachant le père de Mme Chapus très sourd, il le laisse dormir tranquille. Il fracture alors quelques serrures, prend l’argent, en particulier 2.000 francs, dépôt confié par plusieurs Algériens au cambusier, et redescend au rez-de-chaussée. Et cela sans lumière, ce qui prouve une parfaite connaissance des lieux.

Pour sortir, il ouvre la porte fermée au crochet de l’intérieur et, par des pesées, faites à l’aide d’une planche qu’on a retrouvée, tire l’autre porte hors de ses gonds et fait sauter la serrure.

Puis le meurtrier prend la fuite sans être inquiété.

Pendant que le criminel travaillait à fracturer l’armoire et les malles, M. Chapus avait dû descendre et passer près de lui sans le voir. Après être tombé plusieurs fois, le blessé parvint dans la cuisine et alluma à son tour une allumette. Il alla vers un placard contenant des aliments, des boissons.

C’est à ce moment qu’il mourut. On retrouva le bout de l’allumette dans ses doigts crispés.

 

L’enquête continue

Maintenant que le mobile du crime est connu, que la scène du drame est reconstituée, tout l’effort de la justice doit tendre à retrouver le coupable.

Car il ne doit y avoir qu’un coupable, les coups portés avec le même instrument, dans deux pièces différentes, les meubles fracturés avec l’instrument qui servit au crime, tout parait le prouver.

Les inspecteurs de police mobile sont restés sur les lieux. Ils continueront aujourd’hui leurs recherches. Espérons qu’elles aboutiront et qu’ils ne tarderont pas à arrêter la brute sanguinaire, auteur d’une si épouvantable tragédie.

 

René Dulac

Le Moniteur du Puy-de-Dôme du 4 février 1921

 

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5 janvier 2016 2 05 /01 /janvier /2016 15:56

Horrible drame près de la gare des Ancizes

 

Un bandit pénètre la nuit dans une cambuse et assomme dans leurs lits le cambusier, sa femme et son fils. Il cambriole ensuite et s’enfuit.

Le cambusier est mort, sa femme et son fils son grièvement blessés

 

La coquette et paisible commune de Saint-Georges-de-Mons vient d’être le théâtre d’une terrible et sanglante tragédie. Un mort, deux blessés, tel est le bilan de l’exploit d’un féroce bandit, véritable brute.

M. Chapus, cambusier, près de la gare des Ancizes, sur le territoire de la commune de Saint-Georges-de-Mons, a été trouvé, hier matin, le crâne fracassé, gisant dans une mare de sang.

Au premier étage, évanouis dans leur lit ensanglanté, étaient sa femme et son jeune fils.

Tous trois avaient été frappés pendant leur sommeil. M. Chapus, avant de mourir, avait eu la force de descendre l’escalier.

Le cadavre fut découvert par des ouvriers de l’Électrométallurgie, qui prévinrent un aubergiste de la gare des Ancizes. Le maire de Saint-Georges, puis la brigade de gendarmerie de Manzat, en fin le Parquet de Riom, qu’accompagnaient deux inspecteurs de police mobile, se rendirent sur les lieux.

Il y eut peu de gens à interroger, car il n’y avait pas de témoins oculaires du drame ; seul l’examen des lieux pouvait donner quelques indices sur la scène atroce. En effet, c’est à la suite d’une visite complète de la maison que les magistrats purent établir que le vol était le mobile du crime, qu’il n’y avait vraisemblablement qu’un seul auteur et que cet auteur était un habitué de la maison.

L’autopsie ayant été pratiquée et des soins donnés aux blessés, par M. le docteur Grasset, médecin légiste, le Parquet de Riom quitta Saint-Georges, hier soir, sa tâche terminée, laissant aux inspecteurs de police mobile le soin de terminer l’affaire en retrouvant le coupable.

 

Le cambusier et sa famille

Chapus Pierre, 56 ans, originaire de Manzat, avait été, pendant longtemps, aubergiste aux Ancizes. Mais ses affaires ne marchaient pas très bien, malgré qu’il eût joint à son premier commerce celui de chiffonnier.

L’usine de l’Électrométallurgie ayant été construite sur ces entrefaites, Chapus pensa qu’il aurait peut-être de l’argent à gagner avec les ouvriers.

Il vint donc s’installer à proximité des baraques où logent la majorité des travailleurs étrangers, en face de la gare des Ancizes, sur l’autre versant de la vallée formée par le ruisseau limitant les deux communes, sur le territoire de Saint-Georges-de-Mons.

En effet, la nouvelle cambuse ne tarda pas à être des plus, sinon des mieux fréquentée. Il y avait, parait-il, dix-sept pensionnaires, Algériens, Marocains, Portugais, Espagnols, Italiens, etc…

Mme Chapus, née Nathalie Boulon, malgré son âge – elle est aussi âgée que son mari – ne craignait pas la société des enfants des « pays du soleil », pendant les absences assez longues de son mari. En effet, ce dernier effectuait très souvent des tournées dans la région pour recueillir des chiffons, des peaux… Mme Chapus restait donc seule à la maison, et dame !

Toujours est-il que cela amenait de très fréquentes scènes entre M.Chapus et sa femme. Chapus frappait cette dernière et, depuis quelques temps, le ménage vivait séparé !

Les époux Chapus ont un fils, Marius, âgé de 8 ans qui aidait sa mère. Avec eux vivait également le père de Mme Chapus, M. Boulon, un vieillard de 86 ans, infirme.

Mercredi soir, M. Chapus, sa tournée faite, était rentré d’assez bonne heure. Ses pensionnaires, lorsqu’ils le quittèrent, étaient loin de songer à un drame.

 

La découverte du cadavre

C’est hier matin, vers 5 heures, qu’en se rendant à leur travail, des ouvriers de l’usine, venant de Saint-Georges, voulurent s’arrêter chez Chapus pour « casser la croûte », ainsi qu’ils avaient l’habitude de le faire. Par une porte vitrée, ils aperçurent au rez-de-chaussée le cambusier étendu dans une mare de sang.

Les ouvriers ne cherchèrent pas à pénétrer dans la maison. Ils allèrent déjeuner dans une autre auberge. Là, ils dirent à la patronne ce qu’ils avaient aperçu chez Chapus.

En se rendant à Saint-Georges-de-Mons, pour prévenir le maire, l’aubergiste jeta un coup d’œil, en passant, sur le cadavre de Chapus, mais ne pénétra pas, non plus, dans la maison.

Aussitôt averti, M. Hom, maire de Saint-Georges, se rendit sur les lieux, accompagné de M. Bayet, garde champêtre, et de quelques habitants.

Ils entrèrent, sans peine, dans la maison. La première porte était fracturée, la seconde, grande ouverte. Dans la salle à manger de l’établissement, un horrible spectacle les attendait.

Chapus était couché, suivant l’expression, « en chien de fusil », en chemise, sur le pavé, où s’étendait une mare de sang. Le corps était froid. Les arrivants ne purent voir quelle étaient les blessures qui avaient déterminé la mort : de la tête aux pieds, le cambusier était littéralement couvert de sang.

 

Du sang partout

Au bas de l’escalier menant aux chambres, encore une flaque sanglante. Dans l’escalier, des gouttes sur toutes les marches, sur le mur. En haut, encore du sang.

Sans la chambre de M. Chapus, le lit, en désordre, était rouge, le plancher était taché à plusieurs endroits.

Dans une pièce à côté, des plaintes s’élevaient. Vivement, les visiteurs s’y rendirent et trouvèrent Mme Chapus et son fils couché, également couverts de sang, méconnaissables, dans un lit maculé de rouge.

 

Les premières constatations

M. le maire de Saint-Georges, après avoir constaté la mort de M. Chapus, voulut obtenir quelques renseignements auprès de sa femme.

Les premières paroles de cette dernière furent : « C’est mon mari qui m’a tuée, pour voler mon argent !... »

Elle voulut ensuite se lever, descendit dans sa cuisine, ne vit pas son mari étendu sur le sol et tenta d’allumer son feu.

Son père, qui s’était levé, vint lui parler ; elle lui répéta ce qu’elle avait déjà dit. L’autre, qui est sourd, d’ailleurs, lui répondit : « Il t’avait assez cognée, c’était bien ton tour ! »

Des gendarmes arrivèrent de Manzat, accompagnés de M. le docteur Pourtier. Ce dernier donna des soins aux blessés, cependant que les gendarmes commençaient leur en quête.

Voyant la gravité de l’affaire, le chef de la brigade de Manzat prévint téléphoniquement le Parquet de Riom.

C’est alors que MM. Bonieu, substitut ; Benoid, juge d’instruction ; Glaine, greffier, accompagnés de M. le capitaine de gendarmerie et de M. le docteur Grasset, médecin légiste, se rendirent sur les lieux.

A suivre.....

René Dulac

Le Moniteur du Puy-de-Dôme du 4 février 1921

 

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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 12:07

Cour d’Assises du Puy-de-Dôme

Audience du 24 janvier

M. le conseiller Alheine préside, assisté de MM. les conseillers Jutier et Bétille

Le meurtre de Saint-Gervais

François-Joseph Moitry, âgé de 66 ans, réfugié de Meurthe-et-Moselle, est accusé d’avoir, au domaine de la Villatelle, commune de Saint-Gervais-d’Auvergne, tué à coups de fourche un domestique de ferme qui travaillait habituellement avec lui, Michel Tabarant, âgé de 56 ans, originaire de la Creuse.

La scène du drame

C’était le 5 décembre dernier, vers 4 heures et demie du soir. M. Bonnet, domestique au domaine de la Villatelle, passant près d’une écurie de la ferme où travaillaient Moitry et Tabarant, aperçut celui-ci, étendu sur le dos, devant la porte. Moitry frappait son adversaire avec une fourche.

Il ne faut pas le tuer ! s’écria Bonnet. Moitry abandonna alors sa victime et rentra dans la maison.

Tabarant expira une heure et demie après sans avoir repris connaissance.

L’autopsie a démontré que la mort de Tabarant était due à deux blessures produites par les dents d’une fourche maniée avec violence qui avait défoncé le fond des orbites, pénétré dans le crâne et déchiré les méninges. La victime avait, en outre, à la tête, huit autres blessures assez profondes, résultant de coups portés avec le même instrument. De plus, les paupières droites étaient le siège d’une large ecchymose, et l’expert a relevé sur la face dorsale du bras gauche une plaie contuse non pénétrante, occasionnée probablement par un geste de Tabarant pour parer les coups que lui assénait François-Joseph Moitry.

La plupart des coups ont été portés d’arrière en avant et de gauche à droite.

Un alcoolique

François-Joseph Moitry, que l’on nous présente comme un homme violent, irascible, méchant, se montre à l’audience, humble, timide et doux. Maigre, sec, les bras ballants, la tête penchée, le dos voûté, l’accusé parle d’une voix triste, nasillarde, comme si quelque mirliton s’était égaré dans ses fosses nasales ; on comprend difficilement ce qu’il raconte car il lui manque presque toutes les dents, ce qui donne l’impression d’un bafouillage continu, toutes les fois qu’il essaie de donner des explications.

Moitry est né le 21 juillet 1849 à Cosnes (Meurthe-et-Moselle). Il habitait à Longwy au moment de l’invasion ; et, avec beaucoup de ses compatriotes, il quitta brusquement le pays ravagé par les hordes ennemies. Le maire lui avait délivré, au moment de son départ, un certificat de bonne vie et mœurs. Au mois de mai 1915, il fut placé, par les soins de la préfecture du Puy-de-Dôme, aux Ancizes comme ouvrier agricole, puis, quelques semaines après, Mme Revon, propriétaire du domaine de la Villatelle, le recueillait et le chargeait de soigner les bestiaux.

M. le Président indique que, d’après les renseignements recueillis, Moitry avait des habitudes d’intempérance.

D. – Comme réfugié, vous touchiez une allocation de 1 fr. 25 par jour. Dès que, chaque semaine, vous receviez votre argent, vous vous empressiez de le dépenser dans les auberges.

R. – Ce n’est pas exact. Je buvais mais pas comme on l’a dit !

D. – Non seulement vous buviez au cabaret, mais vous buviez aussi au domaine. Certains témoins, entendus au cours de l’information, ont déclaré que vous aviez toujours une bouteille d’eau-de-vie de marc, sous votre traversin.

R. – C’est pour quand j’avais mal à l’estomac.

François-Joseph Moitry porte ses deux mains sur sa poitrine comme s’il éprouvait subitement des douleurs stomacales.

D. – Le 5 décembre, ayant touché à Saint-Gervais le montant de votre allocation vous êtes rentré ivre au domaine de la Villatelle.

R. – Il m’en faut pas beaucoup pour me griser !...

L’accusé aurait été provoqué

M. le président en arrive à la scène du meurtre.

François Joseph Moitry déclare que s’il a frappé Tabarant avec une fourche, c’est qu’il a été provoqué.

D – Vous viviez en mauvaise intelligence avec Tabarant ?

R – Oh ! Je ne lui en voulais pas plus que ça, malgré les misères qu’il me faisait.

D – Avant la scène sanglante, vous avez eu une discussion avec lui ?

R – Non ! Tabarant est venu chez moi et m’a frappé à coups de bâton, sur la tête, à l’épaule et au poignet droit.

D – Le médecin qui vous a examiné a constaté, en effet, que vous aviez été frappé, mais il est impossible de savoir exactement dans quelles conditions.

R – Tabarant a voulu m’assommer. Je me suis défendu en le poussant un peu avec ma fourche.

D – Vous n’avez manifesté aucun repentir d’avoir tué votre adversaire ?

R – J’ai beaucoup de repentir maintenant ! Je suis un homme inconsolable.

Moitry dit ces mots avec un désespoir comique qui provoque quelques rires dans l’assistance.

Les témoins

M. le docteur Chabanet, médecin légiste, fait part de ses constatations. La mort de Tabarant est due, surtout, à une hémorragie dans le cerveau. Il ajoute que Moitry a été frappé avec une grande vigueur par la victime. Sa déposition est favorable à l’accusé dont elle justifie les explications.

M. Bonnet, un vieillard de 72 ans, raconte « qu’il a vu Moitry tricoter avec la fourche sur la figure de Tabarant, qu’il a appelé au secours… et qu’il ne sait pas autre chose ».

D – Moitry s’enivrait souvent ?

R – Cela lui arrivait quelquefois, mais, moi, je ne vois pas bien clair… alors !

D – Vous avez entendu l’accusé dire après la scène : « Je l’ai bien réglé ! »

R – Oh ! Il l’a peut-être dit, mais peut-être aussi qu’il ne l’a pas dit… Je suis dur d’oreilles… Alors… (Rires)

M. Aubignat, gérant du domaine de la Villatelle, est arrivé quand tout était fini.

Moitry était ivre : Comme M. Aubignat lui faisait des reproches, l’accusé déclara : « Je vous ai bien débarrassé ! »

M. Bardot Jean, domestique, ne nous apprend rien de nouveau.

Réquisitoire, plaidoirie et verdict

M. Giocanti, avocat général, prononce un réquisitoire modéré, mais, tout en admettant en partie le système de défense de l’accusé, il réclame une condamnation contre Moitry.

M. Boudet plaide avec chaleur et émotion.

Sur le verdict négatif du jury, la Cour prononce l’acquittement de François-Joseph Moitry.

Le Moniteur du Puy-de-Dôme – 25 janvier 1916

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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 17:14

Un pauvre hère est tué à coups de fourche par un réfugié

 

Dans l’après-midi de dimanche, un drame sanglant s’est déroulé, au domaine de la Villatelle, près de Saint-Gervais-d’Auvergne.

François-Joseph Moitry, un réfugié de l’Est, âgé de 66 ans, a tué, à coups de fourche, dans des circonstances particulièrement horribles, Michel Tabarant, âgé de 56 ans. Tous deux étaient employés au même domaine comme domestiques de ferme.

 

Sur les lieux du crime

Le Parquet de Riom, prévenu par dépêche, s’est rendu hier matin à la Villatelle, située à deux kilomètres environ de Saint-Gervais.

Dès onze heures l’enquête, commencée par la gendarmerie, a été continuée par les magistrats.

Tandis que MM. Blache, procureur de la République, et Desnier, juge d’instruction, assistés d’un commis-greffier, faisaient des constatations et entendaient des témoins, M. le docteur Chabanet, médecin-légiste, procédait à l’autopsie du corps de la victime.

Le domaine de la Villatelle, qui entoure le beau château de M ; Claude Revon, se compose d’une série d’importantes exploitations agricoles qui nécessitent un nombreux personnel. Plusieurs réfugiés y sont occupés et y gagnent largement leur vie.

 

Un ivrogne

            François-Joseph Moitry, qui avait travaillé déjà chez divers propriétaires du Puy-de-Dôme, était arrivé à la Villatelle dans les premiers jours d’octobre : on avait besoin d’ouvriers agricoles, on l’accepta sans trop lui demander de certificats. D’ailleurs, il était réfugié et avait droit par cela même à une certaine pitié.

            Malgré ses soixante-six ans, c’est un homme solide et vigoureux, à l’allure décidée, très alerte mais fort ivrogne. Il buvait constamment de l’eau-de-vie, de la blanche, dont on a trouvé une bouteille sous son traversin.

            Quand il était ivre, il se montrait plus particulièrement agressif, méchant, dangereux. Il cherchait querelle à tous les autres domestiques, proférait des menaces qu’il mettait souvent à exécution.

            Un soir, se présenta au château, pour y être embauché, un pauvre hère d’aspect minable, Michel Tabarant, âgé de 56 ans. Depuis quarante-huit heures il n’avait pas mangé. Il était à bout de forces. On lui donna l’hospitalité dans une grange.

            Le lendemain, il offrit de travailler dans le domaine : il savait soigner les bestiaux ; il était quelque peu rebouteux, vétérinaire empirique ; il connaissait des remèdes pour donner de la vigueur aux chevaux. Ce chemineau avait tant roulé de village en village, de ferme en ferme, qu’il avait appris bien des choses sur sa route. Oh ! il ne demandait pas grand-chose pour prix de ses services : une botte de paille sous un toit, pour dormir, une soupe le matin, un croûton de pain le soir.

            Ces propositions étaient acceptables. Michel Tabarant fut accueilli comme garçon d’écurie ; il avait la charge des 15 vaches qui se trouvaient dans cette partie du domaine et, aussi, 18 chevaux qui logeaient dans un bâtiment voisin. Il devait partager la besogne avec Moitry.

 

La loi du plus fort

            Le réfugié ne vit pas sans déplaisir l’installation de Tabarant, qu’il considéra tout de suite comme un intrus. Il déclara au pauvre diable que lui seul, Moitry, avait la direction de l’étable et de l’écurie. Il lui imposa les travaux les plus pénibles, tandis qu’il se grisait du matin au soir.

            Tabarant ne se plaignit pas tout d’abord. Il avait tellement connu de jours de misère, de nuits passées à la belle étoile, de souffrances physiques et morales, qu’il n’osait rien dire de peur d’être jeté à nouveau sur la grande route au moment où venait l’hiver tueur de pauvres gens. Il se soumit, courba l’échine, se livra à un labeur opiniâtre bien lourd pour ses faibles épaules.

            Moitry vivait heureux. Si le régisseur faisait des observations sur quelque négligence dans le travail quotidien, il accusait Tabarant qu’il représentait comme un fainéant.

            Samedi soir, le réfugié injuria de la façon la plus grossière le malheureux qui, pour une fois, eut un sursaut d’indignation et qui leva le bras dans la direction de son insulteur, mais il n’insista pas. A quoi bon ?

            Bien que moins âgé que Moitry, il n’était pas de taille à se mesurer contre le réfugié. Petit, chétif, traînant sa jambe droite ankylosée, épuisé par toutes sortes de privations, Tabarant n’avait qu’à subir la loi du plus fort.

 

La scène du meurtre

            Dimanche, vers 4 heures, dans l’étable, Moitry recommença ses insultes. Tabarant protesta faiblement. Le réfugié le frappa d’un coup de poing au visage. Tabarant chancela sur ses faibles jambes, mais retrouvant un peu d’énergie, il prit un bâton et en porta un coup sur la tête de Moitry qui fut légèrement blessé.

            Alors, furieux, le réfugié saisit son adversaire, le traina au dehors, le renversa dans la cour, sur une mare de purin et de boue, et, s’emparant d’une fourche, en frappa le pauvre hère.

            Onze fois de suite, Moitry enfonça les pointes de la fourche dans la tête du malheureux. Il frappa avec rage, avec sauvagerie, férocement. La cervelle jaillit, le sang coula par onze blessures.

            Quand le meurtrier eut constaté que Tabarant était mort, il s’en alla tranquillement boire deux litres de vin.

            La scène sanglante n’avait pas eu de témoins.

            Ce n’est que le soir, vers 6 heures, que des domestiques, passant de ce côté, découvrirent le cadavre.

            Moitry avoua cyniquement son crime.

            Hier, en présence des magistrats instructeurs, il a eu une attitude plus humble. Il a prétendu que s’il avait frappé, c’était parce qu’il se considérait en état de légitime défense.

            Moitry sera écroué ce matin à la maison d’arrêt de Riom, en attendant sa comparution devant la Cour d’assises.

F. Ronserail

Le Moniteur du Puy-de-Dôme – 7 décembre 1915

 

Le meurtre de Saint-Gervais

            François-Joseph Moitry, l’auteur du meurtre de Tabarant à la Villatelle, est originaire des Ardennes.

            Quand les Allemands sont entrés dans son pays, il a été emmené en captivité : il a passé plusieurs mois en Allemagne et a été renvoyé en France, au mois d’avril, dans un convoi de réfugiés. Il vint à Clermont-Ferrand. Comme il avait sur lui un certificat de bonne vie et mœurs et manifestait le désir de travailler, le Comité des Réfugiés le plaça, comme ouvrier agricole, dans l’arrondissement de Riom où il se fit remarquer tout de suite par son caractère violent et ses habitudes d’intempérance.

            Il n’était à la Villatelle que depuis le mois d’octobre.

            François-Joseph Moitry a été écroué hier à la maison d’arrêt de Riom.

 

Le Moniteur du Puy-de-Dôme – 8 décembre 1915

 

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