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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 11:22

Les assises du Puy-de-Dôme

Marien X., le tortionnaire de Saint-Georges-de-Mons comparaît devant ses juges

 

En dépit d’un soleil automnal dont la gaité dernière incite à la promenade, grande est l’affluence, cet après-midi, sous les vieux murs du Palais de Justice riomois.

On va juger, en effet, Marien X., le sinistre tortionnaire de St-Georges-de-Mons dont nous avons rappelé, récemment, les tristes exploits.

L’évocation de la tragédie du « Château des Bruyères », où périrent de l’horrible façon que l’on sait Mlle Marie Loiseau et Mme veuve Rossignol, l’une et l’autre sexagénaires, attire un important public venu de Riom, de Clermont, de plus loin encore.

Quatre cents curieux et curieuses, cinq cents peut-être, se pressent autour des portes qui donnent accès à l’enceinte des assises. Certains « font queue » depuis une heure. D’autres, plus malins, ou croyant l’être, se faufilent dans les sombres couloirs où circulent des témoins à mines ennuyées, parmi l’envol de larges manches et le ballonnement de robes noires qui signalent à la déférence unanime le passage de MM. Les avocats.

Où entre-t-on ? – Par cette porte que garde un terrible gendarme ? – Par celle-ci, qui baille sur de mystérieuses profondeurs ?

A la vérité, on entre peu, sauf quand on possède un bristol ou quelque puissant personnage inscrivit un précieux sésame.

L’enceinte, cependant est à demi-pleine bien avant l’ouverture de l’audience. Les privilégiés s’asseyent à l’aise et savourent leur triomphe, pendant que les tribunes reçoivent de façon discrète un contenu plus distingué.

Au fond, un remous de casques et de capotes bleues, un hérissement de baïonnettes. La garde s’agite et refoule consciencieusement, jusqu’à l’heure H, toute tentative d’infiltration.

Deux heures. Le barrage cède, les premières vagues pénètrent, puis s’étalent, montent à l’assaut des bancs et des embrasures où s’accrochent des grappes humaines.

Maintenant, le plein est fait. L’inévitable Toto, que tourmente une colique et qui, tout à coup, pousse des hurlements, est aussitôt remplacé par deux midinettes aux bérets coquins. On peut commencer.

Bientôt apparaît la cour. M. l’avocat général Ampoulange a remplacé M ; le substitut Tixier ; Me Robin et Me Berthon prennent place devant X. qui vient de faire son entrée et qu’ils ont la redoutable tâche de défendre.

La constitution du jury ne va pas sans que l’accusation et la défense épuisent intégralement leur droit à récusation. Finalement, le sort appelle auprès de la Cour les douze citoyens qui auront à dire quel doit être le châtiment d’X.. Responsabilité non moins redoutable, et que nombre de ces braves gens éluderaient volontiers sans doute, s’ils le pouvaient.

M. Ferreyrolles est chef du jury.

La lecture de l’acte d’accusation, longue et fastidieuse, n’apprend pas grand-chose à qui que ce soit. Aussi le public ne réagit guère, même à la relation des gestes les plus barbares.

Et pourtant, quand on arrive à la poignée de foin allumée sous la joue de Mlle Loiseau, vivante encore, un vieux juré à moustache grise hoche douloureusement la tête, et, sans comprendre, fixe l’accusé.

Celui-ci, tout au début de l’audience, a inspecté les lieux d’un regard furtif. Pour le quart d’heure, il baisse obstinément les yeux.

L’appel des témoins permet de vérifier que plusieurs manquent, parmi lesquels les trois médecins aliénistes qui examinèrent X., à Paris. L’un d’eux sera là demain.

La défense, qui, précisément, tient l’accusé pour un demi-fou, s’étonne de cette carence. Elle se propose même de discuter pied à pied les conclusions des trois spécialistes admettant l’entière responsabilité d’X.

Me Berthon, en effet, dépose des conclusions tendant au renvoi de l’affaire dans le but d’organiser un supplément d’information, procéder à un nouveau examen mental et examiner le liquide Céphalo-rachidien de l’accusé.

M. Ampoulange demande à la cour de rejeter lesdites conclusions, car sa conviction est faite.

Dans le public, un cri s’élève :

« La tête ! »

Me Robin, à titre de transaction, demande que MM. les docteurs clermontois, Dubois, Guyon et Quiquandon soient entendus le lendemain, à défaut des experts parisiens.

Après une suspension d’audience de dix minutes, la Cour rejette les conclusions de la défense et dit qu’il sera passé outre aux débats.

 

L’interrogatoire

X. est debout pour l’interrogatoire. Une heure durant, il va conserver la même attitude : face au président, le buste légèrement rejeté en arrière, les mains basses et croisées devant lui, comme pour recevoir et supporter le choc de l’épouvantable accusation.

C’est un homme de taille moyenne, au visage inexpressif, à chevelure inculte et abondante.

Il parle d’une petite voix d’enfant, basse et sans timbre.

Va-t-il simuler la folie, comme on l’a annoncé ?

-          Point du tout. Son attitude et ses paroles le montreront tel qu’il est sans doute : un être borné et sans grands moyens mentaux, mais à propos de qui on ne saurait parler de démence.

Il comprend les formes ordinaires du langage, il sait se défendre à sa manière et rectifier certains détails. Un fait, cependant, apparait certain : sa volonté est faible.

C’est ainsi qu’après avoir reconnu tout d’abord l’exactitude de la plupart des points secondaires chronologiquement établis jusqu’au 17 mars à 19h. 30, sauf l’achat du pétrole, il déclare tout à coup avoir gagné sa chambre à cette heure-là, et n’en être sorti que le lendemain.

Va-t-il nier longtemps ? Le président l’admoneste sans brusquerie :

-          « Vous n’avez pas dit cela à l’instruction. Vous vous rappelez bien les résultats de la perquisition, puis vos aveux. Pourquoi revenir là-dessus, maintenant ? N’avez-vous pas pris votre fusil ? »

X. hésite, l’espace d’une seconde ; son visage se crispe. Déjà il est vaincu :

-          « Si.

-          Ne l’avez-vous pas dissimulé dans votre pantalon ?

-          Si.

-          N’êtes-vous pas allé au Château des Bruyères ?

-          Si.

Désormais, c’est fini. Il accepte qu’on relate chacun de ses gestes : Le coup de fusil à travers la vitre, le coup de crosse sur Mme veuve Rossignol, l’étouffement de celle-ci, les tortures infligées à Mlle Loiseau, l’incendie allumé sur les corps, à l’aide de pétrole et de papiers, le vol, le retour à Rochefort, la seconde visite, vers minuit, au brasier qu’il ranime…

Il ne proteste pas ; il ne manifeste pas d’avantage de regrets ni d’émotion. Il est là, atone et sans ressort.

-          « J’ai ouvert la porte. J’ai poussé la demoiselle Loiseau vers le feu. Je l’ai étouffée comme l’autre…

-          Qu’avez-vous fait des valeurs et des billets de banque ?

-          Je ne sais pas.

-          Vous avez prétendu les avoir fait brûler sur les cadavres, mais on n’en a pas retrouvé trace.

-          Je ne sais pas… »

X. a des antécédents fâcheux. L’interrogatoire, à son début, porte sur plusieurs condamnations pour divers vols, dont quelques-uns commis par l’accusé dans sa famille même ou chez des employeurs. Sa réputation est celle d’un paresseux, grand chasseur, dépensier, assez peu recommandable.

Songea-t-il à se munir, peu avant le crime, du pétrole qui devait servir à l’accomplissement de son horrible dessein ? Il le nie, mais un témoin viendra faire le récit de l’achat…

Le président n’a plus de questions à poser.

-          « Qu’avez-vous à dire à MM. les jurés ? »

Pas de réponse. X. se rassied. Me Berthon questionne à son tour :

-          « Qu’étaient les cartouches emportées par l’accusé au Château des Bruyères ? »

X. se méprend :

-          « C’était du zéro. »

Il s’agit de savoir, en réalité, d’où provenaient ces cartouches.

-          « Triphond me les avait prêtées. »

-          Me Berthon – De même pour le briquet qui servit à allumer l’incendie ?

-          Oui.

-          L’accusé savait-il ce que c’est qu’un titre ?

-          Non.

-          Un billet de banque ?

-          Non.

-          Le président- Vous n’en avez jamais eu ?

-          Non.

-          Me Robin – L’accusé avait-il un complice ?

-          Non.

 

Les témoins

Après une brève suspension, l’audience est reprise à 16h. 10 pour l’audition des témoins.

M. Tréphond, brigadier de gendarmerie à Manzat, se présenta à 10 heures, le 18 mars, au Château des Bruyères. Les cadavres brûlaient encore, dégageant une fumée et une odeur épouvantables.

Le 19, il trouva X. réparant, à son domicile, la crosse brisée de son fusil. Il conduisit ensuite l’enquête, en collaboration avec la police mobile.

M. Jean Buffet, commissaire de police mobile, fait une déposition très complète et très intéressante. Il dirigea l’enquête avec une conscience et une rapidité qui lui valent les félicitations de M. Ampoulange.

L’interrogatoire d’Evaux fut laborieux : Treize longues heures au bout desquelles le coupable se décida à parler.

Un « truc » simple vint à bout de toutes ses réticences :

-          « C’est Marie Loiseau qui est morte la première ?

-          Non. C’est la veuve Rossignol ! »

Trop tard pour se ressaisir : La « gaffe » était faite !

X. n’a-t-il rien volé ? M. Buffet pense le contraire, et il dit les résultats de ses recherches quant à la fortune présumée des victimes : 12.000 francs pour l’une, 15.000 pour l’autre, environ.

Le témoin ne croit pas davantage que les titres aient été brûlés. Il se retire après avoir soutenu un assaut livré par la défense autour de certitudes malheureusement inattaquables.

M. le docteur Grasset fait connaître le résultat des deux autopsies auxquelles il se livra le 18 mars.

Chacune des deux victimes périt asphyxiée par étouffement, et non par l’effet de l’incendie. Le coup de feu tiré sur l’une, et le coup de crosse porté au visage de l’autre ne furent pas davantage les causes  immédiates de la mort, bien que les blessures ainsi causées fussent très graves.

Le corps de la veuve Rossignol, réduit en cendres dans sa portion médiane, tomba en trois tronçons quand il fallut le relever. Celui de Mlle Loiseau, était à peu près intact.

Quant à X., qui fut examiné par le témoin il y a 9 ans déjà, à propos d’un vol, il est responsable et répond à la moyenne des gens de sa qualité.

Mme Rossignol, cultivatrice à Mazal, fut la première à découvrir fortuitement le crime. Saisie par une odeur de « graisse brûlée », elle courut prévenir son mari.

M. Rossignol vint aussitôt, ouvrit la porte, recula devant les tourbillons de fumée, puis s’arma de courage et éteignit l’incendie.

Mme veuve Hom fournit quelques renseignements quant à la fortune possible des victimes.

M. Triphond, voisin d’X. et neveu de la veuve Rossignol, prêta effectivement à l’accusé des douilles vides, non pas des cartouches, et ce bien avant le 18 mars.

Le 19, X. lui confia ses impressions :

-          « C’est malheureux, tout de même ! Tu verras que les assassins auront pris le train ou l’auto et qu’on ne les rattrapera pas plus que ceux de Picherande ! »

Mme veuve Triphond, sœur de la veuve Rossignol, explique l’origine de la fortune de celle-ci.

Mme Canneau n’est pas tendre pour X.

« Un joli monsieur ! » avait-elle déclaré à Mlle Loiseau qui cherchait quelqu’un pour bêcher son jardin.

« Plutôt filou qu’idiot ! » ajoute-t-elle aujourd’hui.

M. Gilbert Cercy entendit, le 17 mars, vers 20 heures, le coup de fusil tiré par X. au Château des Bruyères.

- « L’accusé est-il un imbécile ? » demande le président ?

- « Vous parlait-il comme un imbécile ? 

- Comme tout le monde ! »

Le public qui n’en espérait pas tant, s’amuse un peu.

Mlle Mazuel Germaine sut par Mlle Loiseau que l’accusé fut aperçu par trois fois, rôdant autour du Château des Bruyères, au cours des semaines qui précédèrent le crime. C’est elle qui, rapportant les propos de la défunt à ce sujet, permit aux enquêteurs de diriger leurs investigations.

Mme Longchambon Mme veuve X., M. Antoine X., sont les proches parents de l’accusé. La sœur, la mère, ni le frère ne disent rien d’intelligible ou d’intéressant. Leur réserve s’explique, hélas, et l’on n’insiste guère.

Aucun d’eux, en tout état de cause, ne sait s’il y a eu vol, ni où se trouve l’argent.

Antoine X. a écrit à l’un des aliénistes de Paris pour attirer son attention sur les tares et les antécédents médicaux de l’accusé :

-          « Mon frère était comme un « gosse » de 7 ou 8 ans. Il faisait ce qu’on lui commandait, et pas autre chose. Il m’a volé, sans doute, mais des « bricoles » : 1.000 francs… D’ailleurs, il ne volait que s’il y avait des difficultés… »

M. Ampoulange – A plus forte raison quand il fallait tuer deux personnes !

L’audience est levée sur cette réplique.

Demain matin, mercredi, fin de l’audition des témoins, puis, le soir sans doute, réquisitoire, plaidoiries et verdict.

Le rideau est baissé à 19 heures sur le premier acte de cette joute judiciaire dont une tête est l’enjeu.

 

Elie Cottier

Archives Départementales – Le Moniteur du Puy-de-Dôme – 5 BIB 3/104– Journal du 16/10/1932

 

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