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3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 22:31

 

Peut-être que l'un de nos soldats, après s'être courageusement battu contre les tyrans prussiens, de retour de la guerre sans la moindre égratignure, a connu pareil mépris.

 

Voici un magnifique texte de Monsieur Alain GIROD, membre de MémorialGenWeb, que je remercie encore une fois de m'avoir accorder sa publication.

 

le 31 décembre 1924, Jean-Aimé Florent était retrouvé pendu dans une souillarde. Le maire avait fait plusieurs fois le tour de la ferme avant d'entrer dans la maison et le trouver. Stupeur!
Jean-Aimé venait d'avoir 34 ans .Célibataire, il avait repris la petite exploitation agricole de ses parents à la mort de son père survenue peu après sa démobilisation. Accablé par le décès de sa fiancée, à l'automne 1915, il n'en n'avait pas moins poursuivi la guerre.

Ah cette guerre, il l'avait faite de bout en bout, du départ sous les acclamations à son retour presque anonyme, en passant par toutes les batailles auxquelles l'avait entraîné son régiment.
Son régiment, "le plus beau" disait son adjudant, un vieux briscard d'active, rugueux mais paternel qui veillait sur ses hommes comme s'ils étaient ses enfants.

Sarrebourg, le Grand-Couronné, Perthes-les-Hurlus, Frize, le Chemin des Dames, Aubérive, la Somme, Apremont, toutes ces contrées lui étaient connues.....tous les champs de Morts aussi, là où reposaient encore ses copains, foudroyés par la mitraille, les obus et les gaz, décimés par la grippe espagnole, le tétanos ou la gangrène. Là où résonnait encore le canon, miaulaient les balles, explosaient les grenades où s'entendaient encore les appels déchirants des copains mourants, abattus dans les barbelés.

Deux fois depuis son retour, délaissant l'exploitation quelques jours, il était retourné s'incliner sur la tombe des copains, petit bout de terre déjà abandonné, et fait pèlerinage sur les lieux qui chaque nuit le hantaient.

Il avait eu la chance, il s'en était mordu les doigts de désespoir, de faire les 52 mois de guerre sans une égratignure, sans une fièvre, sans le moindre bobo. Voyant les bleuets remplacer les anciens, tombés au champ d'honneur, déchiquetés à Verdun ou avant, lors de l'attaque du 25 septembre.
Hier, dans ses lettres à ses parents, il contait la blessure ou la maladie de l'un, la mort d'autres, des copains du début, de jeunes arrivants, inexpérimentés mais qui en voulaient..... il parlait peu de lui mais finissait ses pages d'écriture en disant sa honte de se sentir protégé des dieux et de voir mourir de bon vieux pères de famille.

Dans leurs courriers, les "vieux" parlaient du pays, des orphelins et des veuves, des parents éplorés qui voyaient leur progéniture, dernière du nom, mourir loin de chez eux.
Onze, ils étaient onze hommes du pays, tombés de la Mer du Nord à la Suisse, laissant femmes, enfants et vieux parents désorientés.

Onze fois le Maire s'était présenté au domicile de ses administrés leur apporter la triste nouvelle.
Quand il remontait la rue principale du village, les habitants étaient suspendus à ses pas, le suivaient pour voir où il allait porter le malheur. Et quand il était parvenu à son but et immobile sur l'usoir, les visages, derrière les vitres, se détournaient, ; les villageois savaient...soulagés.

Le plus dur pour le 1er magistrat était alors venu, frapper à la porte, franchir le seuil, son billet à la main, sa triste nouvelle sur le cœur qui ne pouvait sortir de cette bouche crispée, muette, comme morte.
Et ce n'était pas chez les Florent! Ce ne fut jamais chez les Florent..

Et le Jean-Aimé revenait en permission, sans une égratignure, et comme une bête, il essayait d'oublier ce qu'il venait de quitter en se tuant à la tâche dans les travaux des champs.

En mai 19, à son retour au pays, les villageois se détournèrent de lui, le "survivant"...
Plus jamais il n'avait droit au salut ; jamais personne ne venait plus le trouver pour un service. Au café de la Place, il se retrouvait seul au comptoir et chez le boulanger sa miche lui était remise sans un mot.

Petit à petit, il fut mis au ban de la société, comme un planqué qu'il avait dû être.
Ses rares moments de libre, il les passait cloîtré à la ferme où au cimetière, "dialoguant" avec sa fiancée disparue en 1915 et ses "vieux".

Les années passaient, mais il n'oubliait rien ; petit à petit, il perdait goût à tout, devenait taciturne ; rien ne lui restait de sa splendeur passée et de ne plus avoir à qui parler le minait.
Bientôt, il délaissa ses terres, vendit le cochon et laissa crever poules et lapins.
Il se laissait mourir parce que la Grande Guerre l'avait rendu à la vie, parce qu'il s'était tiré de cet enfer alors que tous ses copains du village y étaient restés ? Eux seuls savaient ce qu'il avait fait, enduré, ce qu'avait été son comportement. Mais ils n'étaient plus là.

Le 3 janvier 1925, derrière son cercueil, tout le village, ou presque, était là.

Un peu tard!

Alain GIROD

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