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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 22:57

L’enquête

Dès que nous avons eu connaissance de la tragédie, nous nous sommes rendus aux Ancizes. Et la première personne qui nous a parlé du crime nous a dit : « C’est un drame passionnel, suite d’une scène de jalousie. »

C’est également la thèse que parait avoir adoptée la gendarmerie. Ajoutons, d’ailleurs, qu’elle n’affirme pas, car il y a certains détails bien mystérieux.

Le Parquet est arrivé en même temps que nous. De la gare, perchée à mi-côte, on aperçoit, juste en face, la maison du crime, que l’on reconnait rien qu’à l’animation qui règne autour.

Par une route passablement boueuse, nous nous dirigeons vers la cambuse. Nous traversons la petite rivière, transformée en étang pour les besoins de l’usine, nous suivons pendant quelques deux cents mètres la route menant à Saint-Georges et arrivons à l’établissement Chapus.

 

La maison du crime

Bâtie tout au bord de la route, la cambuse est adossée au dernier contrefort de la colline. Derrière elle est une vaste étendue de terre inculte, couverte de genêts, de mousse, de bruyère. En face, c’est le ravin descendant à pic sur le réservoir du barrage.

A gauche, la route continue vers Saint-Georges, dont les premières maisons sont à un kilomètre de là.

A droite, à cent mètres, les baraquements, assez proches pour que les ouvriers puissent venir facilement se restaurer, mais trop éloignés pour qu’on puisse entendre quoi que ce soit provenant de l’établissement Chapus.

La maison du cambusier était donc parfaitement isolée. De l’extérieur, elle a un drôle d’aspect. Ce qu’on peut appeler la construction principale est un cube dont les côtés sont faits de minces briques à galandage, recouvertes d’une couche de chaux. De chaque côté, un petit bâtiment dont le toit descend de la hauteur du plancher du premier étage, pour arriver presque juste à terre.

De face, la maison présente deux ouvertures, faciles à ouvrir : deux portes vitrées, ne possédant pas de volets et fermant plus ou moins bien, et une fenêtre également sans volets.

A droite, à côté d’un vague jardinet, dans un des petits bâtiments adossés à la construction principale, s’ouvre la porte fracturée.

Cette porte a été sortie de ses gonds et mise de côté. Le petit bâtiment en question forme là une espèce de débarras. De là, on pénètre dans la salle de café, par une porte vitrée, qui ne peut être fermée que le l’intérieur et par un simple crochet. Sur cette pièce s’ouvre également une des portes vitrées donnant sur la route. De là, par une porte pleine, sans vitres, on entre dans la salle à manger. C’est là qu’est étendu le cadavre. On peut également accéder à cette pièce, de la route, par la seconde des portes vitrées et la fenêtre.

De cette pièce, on entre dans la cuisine, formée par le deuxième petit bâtiment adossé à la maison.

Dans la salle à manger, au fond, à droite, est l’escalier menant aux chambres. Du même côté que l’escalier, à l’autre angle, est une lucarne de 50 centimètres de côté, qui ne ferme pas. Sous cette lucarne : une étagère couverte de linge ; ce linge est maculé de boue !

En montant l’escalier, on trouve un petit palier, sur lequel on est obligé de tourner. A droite, un débarras, une malle, des caisses emplies de chiffons, une armoire, la porte de l’armoire, la serrure de la malle ont été fracturées.

On trouve ensuite un petit couloir, puis un autre, le tout formant un « T ». Les trois chambres de la maison s’ouvrent sur cet autre couloir ; la chambre de M. Chapus, celle de sa femme et de son fils, celle du père de Mme Chapus.

Ajoutons que la maison est une construction les plus légères. Les cloisons sont faites de planches mal jointes ; à travers les murs, on voit le jour. Il y siffle un perpétuel courant d’air.

Cependant que les inspecteurs de police mobile photographient le corps sur toutes les faces et étudient les alentours de la maison, le Parquet procède à quelques interrogatoires.

Les magistrats questionnent, tout d’abord Mme Chapus. Elle leur fait la même réponse qu’aux premiers arrivants ; c’est mon mari, dit-elle, qui l’a frappée, pour lui voler son argent. Elle en est sûre car il lui a dit : « Ah ! g…., tu dors encore ! » Elle a compris sa voix. On ne peut rien tirer de plus.

L’enfant, lui, ne peut répondre. Il est, d’ailleurs, très affaibli par une grande perte de sang.

Le père de Mme Chapus est très sourd. Il n’a rien entendu. Il dit un peu de mal de son gendre, mais ne sait rien.

Ce sont là les seuls témoins. On interroge quelques ouvriers de l’usine, pensionnaires du cambusier, qui n’apprennent rien de nouveau.

Puis les magistrats visitent la maison de fond en comble et inspectent les alentours.

C’est pendant une visite qu’est trouvée l’arme du crime : une barre à mine. C’est une simple barre de fer de 40 centimètres de long dont le bout est effilé. Cette barre est encore pleine de sang.

Les inspecteurs de police mobile, de leur côté, ne sont pas restés inactifs. Ils ont découvert, sous la lucarne, le linge maculé de boue, une allumette, et ne tardent pas à retrouver des traces de pas et à acquérir la preuve que l’assassin est rentré par là. Bientôt ils ont reconstitué entièrement la scène du drame.

 

L’autopsie

Mais revenons à M. le docteur Grasset, qui vient de pratiquer l’autopsie du cadavre… Voici quels en sont les résultats :

            M. Chapus a été frappé, sur le crâne, de haut en bas, avec le bout tranchant de la barre à mine. Il n’a reçu qu’un seul coup, d’ailleurs suffisant pour donner la mort ; le crâne a éclaté sur une longueur de 13 centimètres.

M. Chapus était couché. Etourdi sur le coup, il est resté quelques instants dans son lit, puis est descendu, pour mourir au rez-de-chaussée.

Il a dû s’écouler quelques minutes entre l’instant où il a été frappé et celui de sa mort.

M. le docteur Grasset a donné des soins à Mme Chapus et à son fils. Mme Chapus porte une seule blessure, elle a l’œil droit fermé entièrement par un coup donné avec un côté de la barre. Ce coup fut des plus violents ; la paupière, la joue sont très enflées. Mais l’état de la blessée n’est pas grave.

Le fils, lui, est plus grièvement atteint ; deux coups lui ont été donnés avec le c^té tranchant ; le premier au front, le second sur la joue gauche, à côté de la lèvre. Il a perdu son sang en abondance, on craint de ne pouvoir le sauver.

 

La scène du drame

Contrairement aux premières hypothèses, les déductions des inspecteurs de police mobile tendent à démontrer qu’il s’agit d’un acte de banditisme ayant le vol pour mobile plutôt que d’un crime passionnel. Voici comment, après les dernières constatations, on reconstituerait la scène du drame :

Les époux Chapus étaient couchés et endormis. Un individu, connaissant parfaitement la maison, passe par la lucarne. Ses pieds boueux laissent des marques sur le linge, il ne s’en aperçoit pas. Pour s’éclairer, il frotte une allumette, qu’il laisse tomber ensuite.

Dans l’obscurité, il monte dans les chambres et se livre à un assassinat en règle ; d’abord chez M. Chapus, puis dans la chambre de sa femme.

Sachant le père de Mme Chapus très sourd, il le laisse dormir tranquille. Il fracture alors quelques serrures, prend l’argent, en particulier 2.000 francs, dépôt confié par plusieurs Algériens au cambusier, et redescend au rez-de-chaussée. Et cela sans lumière, ce qui prouve une parfaite connaissance des lieux.

Pour sortir, il ouvre la porte fermée au crochet de l’intérieur et, par des pesées, faites à l’aide d’une planche qu’on a retrouvée, tire l’autre porte hors de ses gonds et fait sauter la serrure.

Puis le meurtrier prend la fuite sans être inquiété.

Pendant que le criminel travaillait à fracturer l’armoire et les malles, M. Chapus avait dû descendre et passer près de lui sans le voir. Après être tombé plusieurs fois, le blessé parvint dans la cuisine et alluma à son tour une allumette. Il alla vers un placard contenant des aliments, des boissons.

C’est à ce moment qu’il mourut. On retrouva le bout de l’allumette dans ses doigts crispés.

 

L’enquête continue

Maintenant que le mobile du crime est connu, que la scène du drame est reconstituée, tout l’effort de la justice doit tendre à retrouver le coupable.

Car il ne doit y avoir qu’un coupable, les coups portés avec le même instrument, dans deux pièces différentes, les meubles fracturés avec l’instrument qui servit au crime, tout parait le prouver.

Les inspecteurs de police mobile sont restés sur les lieux. Ils continueront aujourd’hui leurs recherches. Espérons qu’elles aboutiront et qu’ils ne tarderont pas à arrêter la brute sanguinaire, auteur d’une si épouvantable tragédie.

 

René Dulac

Le Moniteur du Puy-de-Dôme du 4 février 1921

 

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