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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 12:07

Cour d’Assises du Puy-de-Dôme

Audience du 24 janvier

M. le conseiller Alheine préside, assisté de MM. les conseillers Jutier et Bétille

Le meurtre de Saint-Gervais

François-Joseph Moitry, âgé de 66 ans, réfugié de Meurthe-et-Moselle, est accusé d’avoir, au domaine de la Villatelle, commune de Saint-Gervais-d’Auvergne, tué à coups de fourche un domestique de ferme qui travaillait habituellement avec lui, Michel Tabarant, âgé de 56 ans, originaire de la Creuse.

La scène du drame

C’était le 5 décembre dernier, vers 4 heures et demie du soir. M. Bonnet, domestique au domaine de la Villatelle, passant près d’une écurie de la ferme où travaillaient Moitry et Tabarant, aperçut celui-ci, étendu sur le dos, devant la porte. Moitry frappait son adversaire avec une fourche.

Il ne faut pas le tuer ! s’écria Bonnet. Moitry abandonna alors sa victime et rentra dans la maison.

Tabarant expira une heure et demie après sans avoir repris connaissance.

L’autopsie a démontré que la mort de Tabarant était due à deux blessures produites par les dents d’une fourche maniée avec violence qui avait défoncé le fond des orbites, pénétré dans le crâne et déchiré les méninges. La victime avait, en outre, à la tête, huit autres blessures assez profondes, résultant de coups portés avec le même instrument. De plus, les paupières droites étaient le siège d’une large ecchymose, et l’expert a relevé sur la face dorsale du bras gauche une plaie contuse non pénétrante, occasionnée probablement par un geste de Tabarant pour parer les coups que lui assénait François-Joseph Moitry.

La plupart des coups ont été portés d’arrière en avant et de gauche à droite.

Un alcoolique

François-Joseph Moitry, que l’on nous présente comme un homme violent, irascible, méchant, se montre à l’audience, humble, timide et doux. Maigre, sec, les bras ballants, la tête penchée, le dos voûté, l’accusé parle d’une voix triste, nasillarde, comme si quelque mirliton s’était égaré dans ses fosses nasales ; on comprend difficilement ce qu’il raconte car il lui manque presque toutes les dents, ce qui donne l’impression d’un bafouillage continu, toutes les fois qu’il essaie de donner des explications.

Moitry est né le 21 juillet 1849 à Cosnes (Meurthe-et-Moselle). Il habitait à Longwy au moment de l’invasion ; et, avec beaucoup de ses compatriotes, il quitta brusquement le pays ravagé par les hordes ennemies. Le maire lui avait délivré, au moment de son départ, un certificat de bonne vie et mœurs. Au mois de mai 1915, il fut placé, par les soins de la préfecture du Puy-de-Dôme, aux Ancizes comme ouvrier agricole, puis, quelques semaines après, Mme Revon, propriétaire du domaine de la Villatelle, le recueillait et le chargeait de soigner les bestiaux.

M. le Président indique que, d’après les renseignements recueillis, Moitry avait des habitudes d’intempérance.

D. – Comme réfugié, vous touchiez une allocation de 1 fr. 25 par jour. Dès que, chaque semaine, vous receviez votre argent, vous vous empressiez de le dépenser dans les auberges.

R. – Ce n’est pas exact. Je buvais mais pas comme on l’a dit !

D. – Non seulement vous buviez au cabaret, mais vous buviez aussi au domaine. Certains témoins, entendus au cours de l’information, ont déclaré que vous aviez toujours une bouteille d’eau-de-vie de marc, sous votre traversin.

R. – C’est pour quand j’avais mal à l’estomac.

François-Joseph Moitry porte ses deux mains sur sa poitrine comme s’il éprouvait subitement des douleurs stomacales.

D. – Le 5 décembre, ayant touché à Saint-Gervais le montant de votre allocation vous êtes rentré ivre au domaine de la Villatelle.

R. – Il m’en faut pas beaucoup pour me griser !...

L’accusé aurait été provoqué

M. le président en arrive à la scène du meurtre.

François Joseph Moitry déclare que s’il a frappé Tabarant avec une fourche, c’est qu’il a été provoqué.

D – Vous viviez en mauvaise intelligence avec Tabarant ?

R – Oh ! Je ne lui en voulais pas plus que ça, malgré les misères qu’il me faisait.

D – Avant la scène sanglante, vous avez eu une discussion avec lui ?

R – Non ! Tabarant est venu chez moi et m’a frappé à coups de bâton, sur la tête, à l’épaule et au poignet droit.

D – Le médecin qui vous a examiné a constaté, en effet, que vous aviez été frappé, mais il est impossible de savoir exactement dans quelles conditions.

R – Tabarant a voulu m’assommer. Je me suis défendu en le poussant un peu avec ma fourche.

D – Vous n’avez manifesté aucun repentir d’avoir tué votre adversaire ?

R – J’ai beaucoup de repentir maintenant ! Je suis un homme inconsolable.

Moitry dit ces mots avec un désespoir comique qui provoque quelques rires dans l’assistance.

Les témoins

M. le docteur Chabanet, médecin légiste, fait part de ses constatations. La mort de Tabarant est due, surtout, à une hémorragie dans le cerveau. Il ajoute que Moitry a été frappé avec une grande vigueur par la victime. Sa déposition est favorable à l’accusé dont elle justifie les explications.

M. Bonnet, un vieillard de 72 ans, raconte « qu’il a vu Moitry tricoter avec la fourche sur la figure de Tabarant, qu’il a appelé au secours… et qu’il ne sait pas autre chose ».

D – Moitry s’enivrait souvent ?

R – Cela lui arrivait quelquefois, mais, moi, je ne vois pas bien clair… alors !

D – Vous avez entendu l’accusé dire après la scène : « Je l’ai bien réglé ! »

R – Oh ! Il l’a peut-être dit, mais peut-être aussi qu’il ne l’a pas dit… Je suis dur d’oreilles… Alors… (Rires)

M. Aubignat, gérant du domaine de la Villatelle, est arrivé quand tout était fini.

Moitry était ivre : Comme M. Aubignat lui faisait des reproches, l’accusé déclara : « Je vous ai bien débarrassé ! »

M. Bardot Jean, domestique, ne nous apprend rien de nouveau.

Réquisitoire, plaidoirie et verdict

M. Giocanti, avocat général, prononce un réquisitoire modéré, mais, tout en admettant en partie le système de défense de l’accusé, il réclame une condamnation contre Moitry.

M. Boudet plaide avec chaleur et émotion.

Sur le verdict négatif du jury, la Cour prononce l’acquittement de François-Joseph Moitry.

Le Moniteur du Puy-de-Dôme – 25 janvier 1916

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